Vladimir Maïakovski (1893-1930) : poète du futurisme russe et de la Révolution

Publié le 3 mai 2026 Temps de lecture : 18 minutes
Vladimir Vladimirovitch Maïakovski (1893-1930) est l'une des figures les plus puissantes et les plus contradictoires de la poésie russe du XXe siècle. Géant haranguant les foules, chantre lyrique du futurisme et tribun officiel de la Révolution d'octobre, il a réinventé la prosodie russe, brisé les codes du vers, et posé sa voix métallique sur tous les chantiers du jeune État soviétique. Sa fin tragique, le 14 avril 1930 à Moscou, scelle le malentendu entre le poète et le pouvoir qu'il avait servi avec ferveur. De Bagdadi en Géorgie au passage Loubianski, ses trente-six années dessinent l'arc d'une époque entre incandescence révolutionnaire et glaciation stalinienne.

Maïakovski en bref : géant du futurisme russe et chantre de la Révolution

Dans la galaxie des grands poètes russes du XXe siècle, Vladimir Maïakovski occupe une place à part. Contemporain de Mandelstam, Akhmatova, Pasternak, Tsvetæva et Essénine, il se distingue d'eux par son engagement politique total au service de la Révolution bolchevique, par sa stature physique imposante — un mètre quatre-vingt-dix, voix tonitruante — et par une poétique déclamatoire, oratoire, faite pour les places publiques plus que pour les chambres closes. Le poème chez Maïakovski n'est pas une méditation intérieure : c'est une harangue, une affiche, un coup de poing.

Né en 1893 dans un village géorgien de l'Empire russe, fils d'un garde forestier, il s'engage en politique à quatorze ans, embrasse le bolchevisme avant la Révolution, fonde le futurisme russe en 1912, salue Octobre 1917 comme « sa » révolution, met sa plume au service du nouveau pouvoir et finit par se suicider en 1930, à trente-six ans, dans le bureau d'un appartement moscovite, victime d'un système qui n'admettait plus son individualisme furieux.

Son œuvre, écrite presque entièrement en deux décennies (1912-1930), comprend plusieurs centaines de poèmes, quatre grands poèmes épiques, trois pièces de théâtre majeures, des centaines d'affiches versifiées pour les fenêtres ROSTA, des manifestes, des récits de voyage et un autoportrait littéraire fulgurant intitulé Moi-même. Cette production prodigieuse, marquée par l'invention prosodique constante — vers libre, escalier maïakovskien, néologismes — a profondément renouvelé la poésie russe et inspiré toute une génération mondiale, de Pablo Neruda à Allen Ginsberg.

Vladimir Maïakovski, poète russe du futurisme et de la Révolution d'octobre
Vladimir Maïakovski (1893-1930), poète russe du futurisme et tribun de la Révolution d'octobre 1917

Une jeunesse caucasienne (1893-1906) : Bagdadi, Koutaissi, l'enfance géorgienne

Vladimir Vladimirovitch Maïakovski naît le 7 (19) juillet 1893 à Bagdadi, modeste village du gouvernement de Koutaissi, en Géorgie occidentale alors intégrée à l'Empire russe. Le village, perché dans la vallée luxuriante du fleuve Khanis-Tskali, sera rebaptisé en 1940 « Maïakovski » en l'honneur du poète — il porte aujourd'hui à nouveau son nom historique de Bagdati. Le père, Vladimir Konstantinovitch Maïakovski, est garde forestier de troisième classe au service de l'administration impériale ; sa mère, Alexandra Alexéevna Pávlenko, est issue d'une famille de cosaques de Kouban. Le couple a quatre enfants : deux filles aînées, Lioudmila et Olga, un fils Constantin mort en bas âge, et le petit Volodia, dernier-né.

L'enfance de Maïakovski se déroule dans un Caucase polyglotte et mêlé. À Bagdadi puis à Koutaissi, où la famille s'installe en 1902 pour permettre à Volodia de fréquenter le gymnase, les langues russes, géorgienne, arménienne et turque se croisent dans les rues. Maïakovski apprend le géorgien auprès de ses camarades de jeu et ne le perdra jamais ; il revendiquera plus tard une éducation « moitié russe, moitié géorgienne » et signera certains de ses premiers poèmes en revendiquant ces racines caucasiennes. Ce métissage culturel précoce explique en partie sa sensibilité à la diversité des peuples de l'Empire et son rejet précoce des nationalismes.

Le drame fondateur de la vie de Maïakovski survient le 19 février 1906 : son père meurt brutalement d'un empoisonnement du sang après s'être piqué le doigt avec une aiguille usagée en classant des dossiers administratifs. Il a quarante-neuf ans. Volodia, qui n'en a pas treize, restera marqué toute sa vie par cette mort absurde et soudaine. Il développera une phobie obsessionnelle des microbes, se lavant les mains des dizaines de fois par jour, et entretiendra une fascination noire pour le suicide qui l'accompagnera jusqu'à sa propre fin. La perte du père plonge la famille dans la précarité : la veuve décide de quitter le Caucase et de s'installer à Moscou, où les filles aînées sont déjà étudiantes. La famille arrive dans la capitale à l'été 1906.

Moscou et l'engagement politique précoce (1906-1911)

L'arrivée à Moscou bouleverse l'adolescent. La capitale, encore en effervescence après la révolution avortée de 1905, frémit de complots clandestins, de grèves étudiantes, de lectures interdites. Inscrit au gymnase n°5 de Moscou, le jeune Maïakovski découvre le marxisme par l'intermédiaire de ses sœurs et de leurs amis révolutionnaires. Dès 1908, à quatorze ans, il adhère au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), fraction bolchevique. Ce sera le seul parti politique auquel il appartiendra jamais formellement — il en restera membre clandestin jusqu'en 1910 environ, sans le renégocier ensuite, mais en revendiquant toujours sa fidélité aux idées originelles.

Cette période est marquée par trois arrestations successives par l'Okhrana, la police politique tsariste. La première survient en mars 1908 : Maïakovski, surpris à transporter du matériel d'imprimerie clandestin, est relâché faute de preuves après quelques jours. La deuxième en janvier 1909, plus sérieuse, le voit incarcéré à la prison de Soschérebriaki. La troisième en juillet 1909 lui vaut un séjour de onze mois à la prison Boutyrki de Moscou, dont cinq en cellule d'isolement n°103. Il a alors seize ans. C'est dans cette cellule qu'il commence à écrire ses premiers vers, lit avec passion Byron, Shakespeare, Tolstoï, Tcherny&chev;evski, Pouchkine. Il en sortira en janvier 1910 avec une vocation littéraire naîve mais impérieuse.

Libéré sous condition, mineur, sans casier judiciaire définitif grâce à son âge, Maïakovski abandonne ses études secondaires sans avoir passé le baccalauréat. Il s'inscrit alors à l'École d'art Stroganov — il dessine déjà depuis l'enfance — puis, à l'automne 1911, à l'École de peinture, sculpture et architecture de Moscou (MUZhVZ), l'une des deux grandes écoles d'art de l'Empire. C'est là qu'il rencontre l'homme qui va décider de sa vocation littéraire.

Le futurisme russe : la « Gifle au goût public » (1912) et le manifeste

À l'École de peinture de Moscou, Maïakovski rencontre à l'automne 1911 un étudiant plus âgé, charismatique, peintre talentueux et poète visionnaire : David Bourliouk. C'est Bourliouk qui, au sortir d'un concert de Rachmaninov où les deux hommes baillèrent d'ennui, dit à Maïakovski après avoir lu quelques-uns de ses brouillons : « Mais vous êtes un poète de génie ! ». Et il promet, le lendemain, de lui verser cinquante kopecks par jour pour qu'il puisse écrire. Maïakovski racontera plus tard, dans son autobiographie Moi-même, que c'est ce moment qui décida de sa vie.

Bourliouk, son frère Nikolaï, le poète philologue Velimir Khlebnikov et le théoricien Alexéi Kroutchenykh forment alors le noyau du futurisme russe, mouvement qui se cristallise officiellement en décembre 1912 avec la publication du manifeste fondateur « Gifle au goût public » (Пощёчина общественному вкусу). Le texte, signé par les quatre auteurs — dont Maïakovski, qui n'a alors que dix-neuf ans — est d'une violence iconoclaste programmatique : « Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï etc., etc., il faut les jeter par-dessus bord du steamer de la modernité. »

Le futurisme russe se distingue dès ses origines du futurisme italien de Marinetti (1909). Là où les Italiens célèbrent la guerre, la machine, le fascisme naissant et le nationalisme, les Russes proposent une avant-garde linguistique fondée sur la création d'une langue nouvelle. Khlebnikov forge le concept de « zaoum » (заумь, « langage transmental ») où les phonèmes précèdent le sens. Maïakovski, lui, reste plus accessible, plus oratoire, plus charpenté mais partage avec ses camarades le goût des néologismes, du vers libre, de la rupture syntaxique. Il invente notamment le célèbre vers en escalier (лесенка) qui deviendra sa signature visuelle : chaque accent porte une marche, le poème se lit verticalement.

Pendant les années 1912-1914, Maïakovski et ses camarades sillonnent la Russie en tournées de provocation. Vêtu d'une chemise jaune, le visage peint, il déclame ses poèmes dans les cafés littéraires moscovites — le café Le Chien errant à Saint-Pétersbourg, le Bon Berger à Moscou — et insulte joyeusement le public bourgeois qui le hue. Ces provocations ne sont pas gratuites : elles cherchent à rompre la complicité entre l'art et la digestion bourgeoise, à faire entrer la poésie dans la rue, à lui rendre une fonction de combat. Le futurisme russe se distingue ici nettement du symbolisme russe dont il s'émancipe explicitement, accusant Blok, Biely et Soloviov de mysticisme passif et de complicité avec l'ordre tsariste.

Avant la Révolution : Le Nuage en pantalon (1915), Pour la guerre et la paix (1916)

L'œuvre poétique pré-révolutionnaire de Maïakovski culmine en 1915 avec la publication du long poème Le Nuage en pantalon (Облако в штанах). C'est l'un des chefs-d'œuvre absolus de la poésie russe du XXe siècle. Composé entre 1914 et 1915, alors que le poète traverse une passion non partagée pour Maria Denissova rencontrée à Odessa, le poème éclate en quatre chants — « À bas votre amour, à bas votre art, à bas votre régime, à bas votre religion » — qui font de l'amour éconduit le levier d'une révolte cosmique contre toute la civilisation bourgeoise.

La force du poème tient à la fusion entre lyrisme intime et clameur politique. La première strophe donne le ton :

« Vous croyez que le palu délirant ravit ma pensée ? / C'était, c'était à Odessa. / « Je viendrai à quatre heures », dit Maria. / Huit. / Neuf. / Dix. » — Vladimir Maïakovski, Le Nuage en pantalon, 1915

Cette attente d'amour, qui s'éternise dans la chambre d'hôtel, devient peu à peu une attente métaphysique de l'aurore révolutionnaire. La célèbre prophétie du poème — « En seize, dans la couronne d'épines des révolutions, viendra l'an seize » — sera quasiment vérifiée par l'histoire : 1917 déclenche la révolution annoncée. Maïakovski lui-même dira plus tard, non sans coïncidence, que sa poésie avait « prédit » la Révolution.

L'année suivante paraît Pour la guerre et la paix (Война и мир, 1916), grand poème pacifiste qui dénonce la boucherie de la Première Guerre mondiale. Le titre, calque ironique de Tolstoï, suggère la trahison de l'héritage humaniste russe. Maïakovski refuse de servir au front : il obtient grâce à Maxime Gorki une affectation dans une école d'automobile militaire de Saint-Pétersbourg, ce qui lui permet de continuer à écrire. La même année, il publie La Flûte des vertèbres (Флейта-позвоночник), nouveau long poème d'amour fou dédié cette fois à Lili Brik, qui deviendra la grande figure féminine de sa vie.

C'est en juillet 1915 que se produit la rencontre décisive avec Lili et Ossip Brik. Le couple, installé rue Joukovski à Petrograd, accueille Maïakovski dans ses salons littéraires. Ossip Brik, intellectuel formaliste qui deviendra l'un des théoriciens de l'OPOIaZ et du LEF, devient son éditeur, son interlocuteur intellectuel et bientôt le mari de Lili pendant que celle-ci entame avec le poète une liaison qui durera, sous des formes variées, jusqu'à sa mort en 1930. Le triangle Brik-Brik-Maïakovski est l'un des plus célèbres et des plus controversés de l'histoire littéraire russe.

Maïakovski et la Révolution d'octobre 1917 : poète de l'État soviétique

Le 25 octobre (7 novembre) 1917, lorsque les bolcheviks prennent le palais d'Hiver, Maïakovski est à Petrograd. Il salue immédiatement la Révolution comme « sa » révolution. Dans Moi-même, il écrit cette déclaration devenue célèbre : « Accepter ou ne pas accepter ? Pour moi (et pour les autres futuristes de Moscou) cette question ne s'est pas posée. Ma Révolution. Je suis allé au Smolny. J'y ai travaillé. J'ai fait tout ce qu'il y avait à faire. » Cette adhésion totale, sans hésitation, distingue Maïakovski de ses confrères poètes — Akhmatova, Mandelstam, Tsvetæva, Pasternak — qui resteront réticents, ambigus ou hostiles.

Pour Maïakovski, la Révolution accomplit la promesse futuriste : balayer le passé bourgeois, purifier l'art, refonder la civilisation sur de nouvelles bases. Il met sa plume au service du nouveau pouvoir avec une énergie inouïe. Il rédige des proclamations, des affiches, des manifestes. Il participe aux jurys littéraires, intervient dans les soirées publiques où se décide la culture à venir. En 1918, il publie une Ode à la Révolution et la Marche de gauche (Левый марш) qui devient un hymne officieux du jeune régime, scandé dans toutes les fabriques et les casernes : « En avant la gauche ! En avant la gauche ! En avant la gauche ! ».

La même année, il écrit pour le théâtre Mystère-Bouffe (Мистерия-буфф), pièce allégorique en cinq actes qui transpose le Déluge biblique en révolution prolétarienne. Les « impurs » (les ouvriers) survivent au cataclysme et bâtissent un monde nouveau, tandis que les « purs » (les bourgeois) sont noyés dans les flots. La pièce est créée à Petrograd le 7 novembre 1918, jour anniversaire de la Révolution, par le metteur en scène Vsevolod Meyerhold, dans des décors signés Kazimir Malévitch. C'est la première grande pièce du nouveau théâtre soviétique. Une seconde version, retravaillée, sera montée en 1921 à Moscou.

Dès 1919, Maïakovski s'installe avec les Brik au passage Loubianski à Moscou. C'est là qu'il vivra jusqu'à sa mort, dans deux pièces voisines — le bureau de travail (10 m²) où il s'isole pour écrire, et l'appartement commun avec les Brik. Le bureau du passage Loubianski est aujourd'hui préservé tel quel comme partie du Musée d'État Vladimir Maïakovski (fermé pour rénovation depuis 2013, réouverture annoncée plusieurs fois, repoussée). Ce musée est l'un des hauts lieux de la mémoire poétique du XXe siècle russe.

Le constructivisme et le LEF : ROSTA Windows, affiches de propagande

Entre 1919 et 1921, en pleine guerre civile et au cœur du communisme de guerre, Maïakovski participe à l'une des aventures les plus singulières de l'histoire de la propagande artistique mondiale : les fenêtres ROSTA (Окна РОСТА), abréviation de Russisches Télégraphique Agentstvo, l'agence de presse soviétique. Le principe est simple et génial : dans chaque grande ville, des artistes peignent à la main, sur des panneaux exposés en vitrine ou aux carrefours, des bandes dessinées de propagande versifiées, expliquant aux populations souvent analphabètes les nouvelles du front, les directives du pouvoir, les batailles à gagner.

Maïakovski en rédige plus de six cents textes en quelques mois. Il crée le slogan rimé, le distique politique, la légende imagée. Il dessine lui-même des centaines de figures schématiques. Cette production frenetique, oubliée dans les anthologies, représente l'un des sommets de l'art populaire militant du XXe siècle. Elle annonce déjà les futures techniques de la BD, du clip, de l'affichage de masse. Maïakovski lui-même en tirera sa fameuse formule : « Je veux que la plume soit équivalente à la baïonnette. »

En 1923, Maïakovski fonde et dirige avec Ossip Brik la revue LEF (Левый фронт искусств, « Front gauche des arts »), organe du constructivisme soviétique. Le LEF prone une « littérature de fait » (литература факта), c'est-à-dire un art utilitaire au service de la Révolution : reportage, biographie, pamphlet, poème d'agitation. Autour de la revue gravite l'avant-garde soviétique des années 1920 : les peintres Alexandre Rodtchenko et Varvara Stepanova, les cinéastes Sergueï Eisenstein et Dziga Vertov, les théoriciens formalistes Viktor Chklovski et Roman Jakobson. Cette émulation créative produit en quelques années une révolution esthétique majeure, dont l'influence rayonnera bien au-delà de la Russie soviétique — jusqu'au Bauhaus allemand, au De Stijl néerlandais et plus tard au design moderne mondial.

La revue LEF est interdite en 1925, puis renait sous le titre Novyi LEF (Nouveau LEF) en 1927-1928, avant d'être à nouveau fermée. Ces interdictions répétées témoignent du durcissement progressif de la politique culturelle stalinienne, qui préfère le réalisme « prolétarien » au formalisme avant-gardiste. Maïakovski en fait l'amere expérience.

Le grand poème : 150 000 000 (1921), Lénine (1924), J'aime (1922)

Au cours des années 1920, Maïakovski compose une série de longs poèmes épiques qui constituent le cœur de son œuvre mature. Quatre titres se détachent.

150 000 000 (1921), publié sans nom d'auteur car « écrit collectivement par les 150 millions de citoyens soviétiques », est un poème cosmique opposant le prolétariat russe — incarné par le géant Ivan — au capitalisme mondial — incarné par le président américain Woodrow Wilson. La fresque, longue de quatre mille vers, est d'une ambition démesurée. Elle reçoit un accueil mitigé et est même critiquée par Lénine en personne, qui écrit en 1922 une note célèbre sur le caractère « hooligan et bête » du poème. Cette critique, que Maïakovski apprendra après la mort de Lénine, le blesse profondément.

J'aime (Люблю, 1922) est un long poème autobiographique consacré à sa relation avec Lili Brik. Composé en quelques jours d'isolement à Petrograd, il retrace en chants successifs les étapes de la rencontre, de la passion, de la fidélité impossible. C'est l'un des plus beaux poèmes d'amour de la poésie russe, à mettre à côté de la lyrique amoureuse de Pouchkine ou de Pasternak. La phrase finale — « L'amour ne se lave pas dans les disputes ni dans les distances » — deviendra provèrbiale.

À ce sujet (Про это, 1923), grand poème complementaire de J'aime, raconte une crise majeure dans le couple Maïakovski-Brik et la décision unilatérale de Lili d'imposer au poète un « exil amoureux » de deux mois en signe de « purification ». Maïakovski accepte, s'enferme dans son bureau du passage Loubianski et écrit en quelques semaines ce poème déchiré, illustré par les photomontages de Rodtchenko qui en font l'un des plus beaux livres de poésie typographique du XXe siècle.

Vladimir Ilitch Lénine (1924), écrit immédiatement après la mort du chef bolchevique le 21 janvier 1924, est un long poème biographique et épique de près de cinq mille vers. Maïakovski y retrace la vie de Lénine et la Révolution comme une épopée mythique. Le poème, lu publiquement pour la première fois à la salle Bolchoï le 22 avril 1924, émerveille Lounatcharski et Boukharine. Plus tard, Staline lui-même le citera comme « la plus grande œuvre poétique de notre époque ». Cette consecration officielle, par&doxalement, contribuera à faire taire les voix critiques pendant des décennies. Bien (Хорошо !, 1927), enfin, commémore les dix ans d'Octobre dans un grand poème-bilan d'une force lyrique intacte.

Place Triomphalnaïa à Moscou, statue de Vladimir Maïakovski sculptée par Alexandre Kibalnikov en 1958
La statue monumentale de Vladimir Maïakovski, sculptée par Alexandre Kibalnikov en 1958, sur la place Triomphalnaïa à Moscou (anciennement place Maïakovski entre 1935 et 1992)

Maïakovski et le théâtre : La Punaise (1928), Les Bains (1929), Meyerhold

À la fin des années 1920, Maïakovski revient au théâtre avec deux pièces qui sont parmi les plus importantes du répertoire soviétique d'avant-garde. Toutes deux sont montées par Vsevolod Meyerhold, le grand metteur en scène révolutionnaire, dans son théâtre éponyme à Moscou, avec des décors d'avant-garde et une mise en scène biomécanique qui font sensation.

La Punaise (Клоп, 1928) est une comédie satirique en neuf tableaux. L'ancien ouvrier Prissypkine, devenu petit-bourgeois opportuniste de la NEP, change son nom pour Pierre Skripkine et s'apprête à épouser la fille d'une coiffeuse riche. Lors de la noce, un incendie éclate : Prissypkine est congelé dans la glace. Cinquante ans plus tard, en 1979, dans la société communiste accomplie, des savants le ressuscitent. Mais cet homme du passé est si vulgaire, si arriéré, qu'il est exposé au zoo à côté d'une punaise comme exemplaire d'une espèce disparue, le Philistinus vulgaris. La pièce, satirique féroce de la NEP et de la ré-bourgeoisification rampante de la société soviétique, est un succès populaire mais dérange les autorités.

Les Bains (Баня, 1929) va plus loin encore. C'est une « comédie avec cirque et feux d'artifice » en six actes qui s'attaque directement à la bureaucratie stalinienne naissante. Le personnage central, Pobedonossikov, fonctionnaire enrich par sa situation, incarne l'arriviste cynique qui sabote la machine à remonter le temps inventée par l'ouvrier Tchoudakov. La satire est si transparente que la pièce, créée en mars 1930 à Moscou, est un échec public et critique. Les attaques de la RAPP (Association russe des écrivains prolétariens), organisation littéraire orthodoxe qui détient un quasi-monopole sur les publications, sont implacables. Maïakovski est accusé de « déviation gauchiste », de « trotskisme littéraire », d'« intelligentsia bourgeoise survivante ».

L'échec des Bains en mars 1930 est l'un des déclencheurs immédiats du suicide du 14 avril. La pièce sera retirée de l'affiche, Meyerhold lui-même sera arrêté en 1939 et fusillé en 1940 sur ordre de Staline. La génération de l'avant-garde soviétique se voit bri&seacute; en quelques années : Mandelstam meurt en camp en 1938, Babel est fusillé en 1940, Tsvetæva se suicide en 1941. Le suicide de Maïakovski en 1930 ouvre cette série funeste.

La rupture avec le pouvoir : critiques staliniennes, voyage aux USA (1925)

Dès 1924-1925, malgré sa position officielle de poète de la Révolution, Maïakovski commence à sentir le souffle hostile du nouveau pouvoir stalinien. La mort de Lénine en janvier 1924 a ouvert une lutte de succession dont sortira vainqueur Staline en 1929. Le climat culturel se durcit : ce qui était permis sous Lénine — pluralisme des avant-gardes, débat critique, expérimentation — devient suspect, puis interdit. La RAPP, organisation littéraire prolétarienne fondée en 1925, mène campagne contre les « compagnons de route » non purement prolétariens. Maïakovski, malgré son engagement total, est classé parmi les suspects.

En 1925, le poète entreprend un long voyage qui le mène à La Havane, Mexico, New York, Chicago, Detroit, Pittsburgh, Philadelphie et qui durera trois mois. C'est sa découverte du capitalisme américain. Il en rapporte deux livres : Mes découvertes en Amérique (1926), reportage critique sur la vie aux USA, et un cycle de poèmes qui contiennent certains de ses sommets, dont le célèbre Brooklyn Bridge (1925), hommage éblouissant au pont newyorkais. Le voyage est aussi pour lui l'occasion d'une histoire d'amour avec Elly Jones, jeune réfugiée russo-américaine, dont naîtra en 1926 sa fille Patricia Thompson — le poète ne la verra qu'une fois, bébé, à Nice en 1928.

De retour en Russie, il intensifie ses tournées de lectures publiques à travers tout le pays : Tbilissi, Bakou, Kiev, Kharkov, Minsk, Vladivostok. Il donne plus de deux cents conférences en 1926-1928. Sa stature physique imposante, sa voix de stentor, sa capacité à répondre du tac au tac aux contradicteurs en font un orateur populaire incomparable. Mais derrière la facçade de la réussite, le doute s'installe. En 1928, il fait construire au passage Loubianski une cuisinette séparée du logement Brik — signe d'une volonté d'autonomie qu'il n'aura pas le temps d'accomplir.

L'exposition rétrospective de son œuvre en février 1930, « Vingt ans de travail », organisée à Moscou, est un échec public retentissant. Aucun écrivain officiel ne se dérange pour l'inauguration. Les médias l'ignorent. Maïakovski, qui espérait une consecration nationale à trente-six ans, comprend que le pouvoir l'a abandonné. Quelques semaines plus tard, en mars, il est admis à la RAPP, mouvement qu'il combattait depuis cinq ans — geste désespéré de soumission qui scandalise ses anciens camarades du LEF, qu'il vient de dissoudre lui-même. Il est isolé, attaqué de toutes parts, malade. La machine du désastre est en marche.

Lili Brik, Tatiana Yakovleva et les amours tourmentées

La vie sentimentale de Maïakovski est dominée par trois figures féminines majeures qui ont chacune inspiré des cycles poétiques importants.

Lili Brik (1891-1978), rencontrée en juillet 1915 à Petrograd, est la passion centrale de sa vie. Femme de lettres juive d'origine, méridienne à la beauté froide, elle exerce sur le poète une fascination quasi hypnotique. Leur liaison, ouverte et complexe, dure quinze ans, même lorsque Lili reprend une vie amoureuse avec d'autres hommes. Le poète lui dédie La Flûte des vertèbres (1915), L'Homme (1917), J'aime (1922), À ce sujet (1923) et de nombreux poèmes courts. Lili recevra après la mort de Maïakovski le quart de ses droits d'auteur (les autres allant à sa mère et à ses sœurs) ; elle défendra sa mémoire et sa postérité jusqu'à sa propre mort en 1978. Sa sœur Elsa Triolet, installée à Paris et compagne d'Aragon, sera la grande introductrice de Maïakovski en France.

Tatiana Yakovleva (1906-1991), rencontrée à Paris en octobre 1928, est la passion tardive et tragique. Jeune émigrée russe installée en France depuis 1925, mannequin chez Chanel, parente du peintre Alexandre Yakovlev, elle éblouit Maïakovski par son intelligence, sa beauté et sa liberté. Le poète lui dédie Lettre à Tatiana Yakovleva, l'un des plus beaux poèmes d'amour des années 1920. Il revient à Paris en 1929, lui demande de rentrer en Russie soviétique — elle refuse. Il prévoit de revenir la voir en octobre 1929 : les autorités soviétiques lui refusent le visa de retour vers la France, en partie sous l'influence de Lili Brik et de l'OGPU. Ce refus est l'un des chocs majeurs des derniers mois. La diaspora russe de Paris dans les années 1920, dans laquelle Tatiana évoluait, fait l'objet d'une plongée spécifique dans cet article sur l'émigration russe parisienne.

Veronika Polonskaïa (1908-1994), jeune actrice du MKhAT âgée de vingt-deux ans, est la liaison des derniers mois. Mariée à un comedien, elle hésite à quitter son mari pour Maïakovski. Le matin du 14 avril 1930, elle se trouve dans l'appartement du passage Loubianski. Le poète lui demande une dernière fois de divorcer, de venir vivre avec lui : elle répond qu'elle doit répondre après sa représentation du soir. Elle quitte l'appartement à 10h15. Maïakovski tire le coup fatal à 10h20.

Le suicide du 14 avril 1930 : mystère ou désespoir ?

Le matin du 14 avril 1930, à environ 10h15, Vladimir Maïakovski referme la porte de son bureau au passage Loubianski après le départ de Veronika Polonskaïa. Quelques instants plus tard, un coup de feu retentit. Quand on ouvre la porte, le poète git sur le sol, foudroyé par une balle dans le cœur tirée à bout portant avec un Browning calibre 7,65. Sur la table, un mot d'adieu du 12 avril, plié en deux, adressé « À tous » (Всем). Dedans, ces lignes :

« À tous : ne m'accusez de rien. Que les commerages s'abstiennent. Le défunt n'aimait pas cela. Maman, sœurs et camarades, pardonnez-moi. Ce n'est pas une solution (je ne la conseille à personne), mais je n'en ai pas d'autre. Lili, aime-moi. Camarade gouvernement, ma famille c'est Lili Brik, maman, mes sœurs et Veronika Vitoldovna Polonskaïa. » — Mot d'adieu de Vladimir Maïakovski, 12 avril 1930

Le suicide a ébranlé toute la Russie littéraire. Pendant les funérailles du 17 avril 1930, plus de cent cinquante mille personnes défilent devant le cercueil exposé au Club des écrivains. Le poète est incinéré et ses cendres déposées au crématorium Donskoï, puis transférées en 1952 au cimetière de Novodevitchi, dans la même nécropole moscovite que Tchekhov, Boulgakov, Eisenstein. Sa tombe, en granit noir, accueille toujours les amateurs de poésie russe.

Les causes du geste ont fait l'objet de toutes les conjectures. Certains ont voqué la thèse d'un assassinat commandé par l'OGPU et maquillé en suicide, soulignant les zones d'ombre de l'enquête : le calibre 7,65 alors que Maïakovski portait habituellement un Mauser 9mm, l'absence de témoin direct, la disparition d'archives. La thèse de l'assassinat a connu une nouvelle vie dans les années 1990 mais reste minoritaire : la majorité des historiens et critiques littéraires retient la thèse du suicide.

Les facteurs sont multiples. Sur le plan personnel : la rupture pressentie avec Veronika Polonskaïa, l'éloignement de Lili Brik partie en Allemagne, le refus du visa pour Tatiana Yakovleva. Sur le plan politique : l'isolement croissant, les attaques de la RAPP, l'échec de l'exposition de février 1930, l'échec public des Bains en mars, la dissolution forcée du LEF. Sur le plan psychologique enfin : un tempérament cyclique, dépressif, hanté depuis l'enfance par le suicide de son père et obsède par celui de Sergueï Essénine en décembre 1925 — poète paysan auquel Maïakovski avait dédié le célèbre poème À Sergueï Essénine en réponse, qui dénonçait paradoxalement le suicide. Cinq ans plus tard, il accomplit le geste qu'il avait condamné.

La postérité : Pasternak, Eluard, statue Triomphalnaïa, citations

Après le suicide de 1930, la mémoire de Maïakovski connaît un destin paradoxal. Staline publie en décembre 1935 un décret personnel déclarant Maïakovski « le meilleur, le plus talentueux poète de notre époque soviétique ». Ce décret, ironiquement provoqué par une lettre de Lili Brik se plaignant de l'oubli où tombait son ancien amant, change tout : les rues, les places, les métros, les villages portent son nom — Bagdadi devient Maïakovski en Géorgie, la place du Triomphe à Moscou devient place Maïakovski (1935-1992), Maïakovskaïa devient l'une des plus belles stations de métro de Moscou (1938).

Mais cette canonisation officielle est aussi une domestication. Pasternak écrira dans Sauf-conduit : « On a imposé Maïakovski comme on impose la pomme de terre : c'est sa seconde mort, et il n'en est pas responsable. » Le poète révolutionnaire devient un classique figé, un buste à réciter dans les écoles, vidé de sa charge subversive. Les générations soviétiques d'après-guerre l'apprennent par cœur sans toujours le comprendre.

La statue monumentale érigée en 1958 sur la place Triomphalnaïa (anciennement place Maïakovski) à Moscou, sculptée par Alexandre Kibalnikov, devient parado&xa;lement, dans les années 1960, le rendez-vous des poètes du dégel. Evguéni Evtouchenko, Andreï Voznessenski, Bella Akhmadoulina y lisent leurs vers en plein air devant des foules émerveillées. La place se transforme en agora poétique. Sous le manteau de bronze de Maïakovski s'invente la poésie russe contemporaine. Cette tradition se perpétuera dans les rassemblements politiques et poétiques de la rue Tverskaïa jusqu'aux années 1990.

En France, c'est Elsa Triolet et son compagnon Louis Aragon qui ont introduit Maïakovski dès les années 1930. La biographie d'Elsa Triolet, Maïakovski, poète russe (Seghers, 1939), reste une référence. Aragon, Eluard, Tzara reconnaissent en lui un frère d'arme. Plus tard, Pablo Neruda, Allen Ginsberg, Yannis Ritsos, Nazim Hikmet et de nombreux poètes du XXe siècle revendiqueront sa filiation. La poésie engagée mondiale lui doit son ton, sa stature, son rapport à la place publique. Pour prolonger cette exploration, voir également l'article sur Alexandre Vertinski, contemporain mais d'une trajectoire toute opposée — chanteur de l'émigration russe parisienne et new-yorkaise.

À Paris, la mémoire de Maïakovski est honorée en 1985 par l'inauguration d'une « place Igor Stravinsky » à proximité du Centre Pompidou (1 place Igor Stravinsky, 75004 Paris) qui accueille la fontaine Stravinsky de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely : si la place porte le nom de Stravinsky et non de Maïakovski, le quartier de Beaubourg est considéré comme l'épi&-­ centre de la mémoire de l'avant-garde russe en France, le centre Pompidou abritant l'une des plus belles collections au monde de constructivisme russe (Malévitch, Rodtchenko, Lissitzky, Tatline). Les expositions « Paris-Moscou » (1979) et « Russie » (2009-2010) ont ramené Maïakovski à la conscience du public français.

Page du manifeste Gifle au goût public, 1912, fondé par les futuristes russes Maïakovski Bourliouk Khlebnikov Kroutchenykh
Le manifeste fondateur du futurisme russe « Gifle au goût public » (1912), signé par Bourliouk, Maïakovski, Khlebnikov et Kroutchenykh, qui appelait à jeter Pouchkine et Tolstoï « par-dessus bord du steamer de la modernité »

Pourquoi (re)lire Maïakovski aujourd'hui

Pres d'un siècle après sa mort, Maïakovski demeure paradoxalement l'un des poètes les plus actuels de la littérature russe. Plusieurs raisons se conjuguent pour expliquer cette pertinence renouvelée.

Premièrement, l'invention prosodique. Le vers en escalier, les néologismes, les ruptures syntaxiques, la mise en page typographique font de Maïakovski un précurseur direct du spoken word, du slam et des poésies oralisées contemporaines. Allen Ginsberg le reconnaissait comme l'un de ses maîtres absolus ; Bob Dylan s'en réclame indirectement ; les poètes performeurs actuels — de Patti Smith à Kae Tempest — descendent en ligne directe de la poésie déclamatoire qu'il a inventée.

Deuxièmement, la fusion entre lyrique intime et politique. À une époque où la séparation entre les deux semble étanche, Maïakovski rappelle qu'un poème d'amour peut être un acte politique et qu'un slogan révolutionnaire peut protéger une émotion intime. Cette indistinction est précieuse pour la poésie engagée contemporaine.

Troisièmement, l'avertissement politique. La trajectoire de Maïakovski — poète qui se met entièrement au service d'une révolution puis se voit broyé par elle — est l'une des grandes fables tragiques du XXe siècle. Elle interroge le rapport de l'artiste au pouvoir, les limites de l'engagement, le risque permanent de l'instrumentalisation. C'est une lecture précieuse pour quiconque s'interroge aujourd'hui sur la position publique de l'art.

Quatrièmement, la stature lyrique. Maïakovski appartient à cette poignée de poètes — Whitman, Hugo, Neruda, Ginsberg — qui ont osé la voix tonitruante, le je hyperbolique, l'inflation lyrique délibérée. À rebours du minimalisme dominant, il rappelle qu'il existe une tradition poétique opposée, épique et oratoire, qui a sa légitimité et son public.

Pour prolonger cette découverte, on consultera la maison-musée Maïakovski au passage Loubianski (lorsqu'elle réouvrira), la statue Kibalnikov de la place Triomphalnaïa, la station de métro Maïakovskaïa de Moscou, le musée de Bagdati en Géorgie, et bien sûr les expositions de l'avant-garde russe au Centre Pompidou à Paris. Le Cercle Pouchkine, association culturelle franco-russe, organise régulièrement des soirées de lectures poétiques où Maïakovski est à l'honneur, ainsi que des conférences sur le futurisme et l'avant-garde russe.

Tableau chronologique de la vie de Vladimir Maïakovski

Date Événement
7 (19) juillet 1893 Naissance à Bagdadi (Géorgie), gouvernement de Koutaissi, dans une famille de garde forestier
1902 Installation à Koutaissi ; entrée au gymnase classique
19 février 1906 Mort du père d'un empoisonnement du sang ; la famille s'installe à Moscou
1908 Adhésion au POSDR (fraction bolchevique) ; première arrestation
1909-1910 Onze mois à la prison Boutyrki : rédaction des premiers vers
1911 École de peinture, sculpture et architecture de Moscou ; rencontre David Bourliouk
Décembre 1912 Manifeste Gifle au goût public : naissance officielle du futurisme russe
1915 Le Nuage en pantalon ; rencontre avec Lili et Ossip Brik à Petrograd
1916 Pour la guerre et la paix ; La Flûte des vertèbres
Octobre 1917 Révolution d'octobre : Maïakovski adhère immédiatement
7 novembre 1918 Création de Mystère-Bouffe par Meyerhold à Petrograd
1919-1921 Plus de 600 textes pour les fenêtres ROSTA
1921 Poème 150 000 000 ; critique négative de Lénine
1922 J'aime dédié à Lili Brik ; premier voyage à Berlin et Paris
1923-1925 Fondation et direction de la revue LEF
1924 Mort de Lénine ; rédaction de Vladimir Ilitch Lénine
1925 Voyage aux USA : Mexico, New York, Chicago, Detroit ; Brooklyn Bridge
1927-1928 Novyi LEF ; Bien ! pour les 10 ans d'Octobre
Octobre 1928 Rencontre à Paris avec Tatiana Yakovleva
1928-1929 La Punaise et Les Bains, montées par Meyerhold
Février 1930 Échec de l'exposition rétrospective « 20 ans de travail »
Mars 1930 Adhésion forcée à la RAPP ; échec public des Bains
14 avril 1930 Suicide au passage Loubianski, Moscou, à 36 ans
17 avril 1930 Crémation au crématorium Donskoï : 150 000 personnes présentes
Décembre 1935 Décret de Staline : Maïakovski « meilleur poète de l'époque soviétique »
1952 Transfert des cendres au cimetière de Novodevitchi
1958 Inauguration de la statue Kibalnikov, place Triomphalnaïa, Moscou

Questions fréquentes

Quelles sont les œuvres principales de Vladimir Maïakovski ?

Les œuvres majeures de Maïakovski couvrent poésie, théâtre et écrits programmatiques. En poésie : Le Nuage en pantalon (1915), La Flûte des vertèbres (1915), Pour la guerre et la paix (1916), L'Homme (1917), 150 000 000 (1921), J'aime (1922), À pleine voix (1930), et le grand poème Vladimir Ilitch Lénine (1924). Au théâtre : Mystère-Bouffe (1918), La Punaise (1928) et Les Bains (1929), montées par Meyerhold. Il faut y ajouter le manifeste collectif Gifle au goût public (1912), texte fondateur du futurisme russe, et les centaines de fenêtres ROSTA (affiches versifiées) entre 1919 et 1921.

Pourquoi Maïakovski s'est-il suicidé ?

Le 14 avril 1930, Vladimir Maïakovski se tire une balle dans le cœur dans son cabinet de travail au passage Loubianski. Il a 36 ans. Les causes du geste sont multiples et débattues. Côté intime : une rupture douloureuse avec la jeune actrice Veronika Polonskaïa. Côté politique : l'isolement croissant du poète, attaqué par la critique stalinienne, la dissolution récente du LEF, l'échec de son exposition rétrospective de février 1930, le refus du visa pour rejoindre Tatiana Yakovleva à Paris. Côté psychologique : un tempérament cyclique, dépressif, hanté par le suicide de son père et celui d'Essénine en 1925. Le mot d'adieu déclare : « Ce n'est pas une solution (je ne la conseille à personne), mais je n'en ai pas d'autre. »

Quel était le rapport entre Maïakovski et la Révolution d'octobre ?

Maïakovski accueille la Révolution d'octobre 1917 avec un enthousiasme total. Il proclame : « Ma révolution. Je suis allé au Smolny. J'y ai travaillé. » Pendant douze ans, il sera le poète le plus engagé de la Russie soviétique : auteur des fenêtres ROSTA, de slogans, de poèmes pour la presse bolchevique, de pièces militantes (Mystère-Bouffe) et du grand poème Vladimir Ilitch Lénine. Mais à partir de 1928-1929, son engagement se heurte à la stalinisation de la culture, à la censure et aux attaques de la RAPP. La rupture entre le poète et l'État qu'il avait servi explique en partie sa fin tragique.

Qu'est-ce que le futurisme russe et quelle est sa différence avec le futurisme italien ?

Le futurisme russe est un mouvement avant-gardiste fondé en 1912 par David Bourliouk, Vladimir Maïakovski, Velimir Khlebnikov et Alexéi Kroutchenykh autour du manifeste Gifle au goût public. Il prône le rejet du passé littéraire (Pouchkine, Tolstoï « à jeter par-dessus bord du steamer de la modernité »), la création d'une langue nouvelle (le « zaoum »), l'éloge de la machine et de la ville. Contrairement au futurisme italien de Marinetti (1909), nationaliste et précurseur du fascisme, le futurisme russe reste anti-bourgeois et bascule majoritairement dans le camp révolutionnaire après 1917. Maïakovski refusait explicitement la filiation avec Marinetti.

Maïakovski a-t-il vraiment vécu à Paris ?

Maïakovski n'a pas vécu à Paris au sens d'une installation prolongée, mais il y a effectué plusieurs séjours significatifs entre 1922 et 1929. Il y rencontre Picasso, Léger, Cocteau, Diaghilev, Eluard, Aragon. C'est à Paris, en octobre 1928, qu'il fait la connaissance de Tatiana Yakovleva, jeune émigrée russe. Il fréquente le café La Coupole à Montparnasse et les salons de la diaspora russe. En 1929, il revient à Paris une dernière fois ; le visa de retour lui est refusé par les autorités soviétiques, ce qui contribuera au désespoir précédant son suicide.

Où est la statue de Maïakovski à Moscou ?

La statue monumentale de Vladimir Maïakovski se dresse au centre de la place Triomphalnaïa (Триумфальная площадь), anciennement place Maïakovski entre 1935 et 1992, à l'intersection de la rue Tverskaïa et du boulevard du Jardin (Sadovoïe Koltso) à Moscou. Inaugurée en 1958, sculptée par Alexandre Kibalnikov, haute de plus de six mètres, elle représente le poète debout, en posture déclamatoire, le manteau au vent. Elle fut un lieu de rassemblement pour la jeunesse poétique des années 1960 (Evtouchenko, Voznessenski, Akhmadoulina). La station de métro Maïakovskaïa, l'une des plus belles de Moscou, ouverte en 1938, se trouve juste en dessous.

Comment lire Maïakovski en français ?

Plusieurs traductions de référence existent. Pour les œuvres complètes, on consultera les volumes des éditions Messidor / Éditeurs français réunis traduits par Elsa Triolet, qui fut l'introductrice de Maïakovski en France et la sœur de Lili Brik. Triolet a traduit Le Nuage en pantalon, Pour la guerre et la paix, J'aime, Vladimir Ilitch Lénine. Plus récemment, Gallimard (Poésie) a publié À pleine voix, anthologie préfacée par Claude Frioux. Pour le théâtre, La Punaise et Les Bains sont disponibles chez L'Arche. La biographie de référence reste Maïakovski d'Elsa Triolet (Seghers, 1939), complétée par Le Soleil assassiné de Bengt Jangfeldt (Fayard, 2010).