Alexandre Vertinski : poète-chansonnier russe de l'émigration

Publié le 26 avril 2026 Temps de lecture : 16 minutes
Alexandre Nikolaïevitch Vertinski (1889-1957) fut le plus célèbre chansonnier russe du XXe siècle, figure majeure de la culture émigrée russe en Europe et en Asie. Créateur du personnage scénique du Pierrot noir, émigré pendant vingt-trois ans entre Constantinople, Berlin, Paris, New York, Hollywood et Shanghai, il revint en URSS en 1943 et y poursuivit, paradoxe stalinien, une carrière prolifique. Son répertoire d'une centaine de chansons mises en musique sur des poèmes de Blok, Akhmatova, Tsvétaïeva ou de sa propre plume demeure l'une des expressions les plus pures de l'âme russe en exil.

Le Pierrot triste de l'émigration russe

Dans la galerie des artistes russes du XXe siècle, Alexandre Vertinski occupe une place absolument singulière. Ni véritable compositeur classique, ni chanteur d'opéra, ni interprète de chansons populaires, il inventa son propre genre : la chansonnette stylisée, mi-récitée mi-chantée, accompagnée au piano, dans laquelle un Pierrot maquillé de blanc déclamait des poèmes mélancoliques sur la perte, l'exil, l'amour et la mort. Cette forme hybride, née dans les cabarets moscovites de la Première Guerre mondiale, traversa trois continents et un demi-siècle d'histoire bouleversante.

Sa trajectoire biographique résume à elle seule le destin de toute une génération. Né sujet de l'Empire russe en 1889 à Kiev, célèbre à Moscou en 1917, exilé en novembre 1920 avec les vaincus de la guerre civile, il erra pendant vingt-trois ans — Constantinople, Bucarest, Varsovie, Berlin, Paris, New York, Hollywood, Shanghai — chantant en russe pour un public russe éparpillé sur la planète. Puis, par une décision personnelle de Staline, il rentra en URSS en novembre 1943 et y mourut en 1957 à Leningrad, c'est-à-dire dans la Saint-Pétersbourg qui avait jadis écouté ses premières tournées.

L'œuvre de Vertinski, longtemps maintenue dans une demi-clandestinité en URSS, redevient aujourd'hui un patrimoine culturel majeur. Ses chansons, tour à tour cruelles et tendres, exotiques et nostalgiques, évoquent un monde disparu : celui des cabarets de la Belle Époque russe, des cocottes parisiennes, des négroni de Constantinople, des nuits de Shanghai. Pour comprendre la culture émigrée russe, ce phénomène planétaire qui irrigua l'art du XXe siècle de Stravinski à Diaghilev, de Bounine à Nabokov, il faut entendre la voix râpeuse et arée de Vertinski.

Alexandre Vertinski, célèbre chansonnier russe, sur scène en costume de Pierrot
Alexandre Vertinski (1889-1957), le célèbre chansonnier russe en costume de Pierrot

Kiev, l'orphelin et le théâtre (1889-1913)

Alexandre Nikolaïevitch Vertinski naît le 9 (21) mars 1889 à Kiev, dans des circonstances familiales délicates qui marqueront durablement sa sensibilité. Son père, Nikolaï Petrovitch Vertinski, est un avocat réputé de la ville, mais déjà marié lorsqu'il rencontre Evguenia Stepanovna Skolatskaïa, la mère d'Alexandre. La situation, illégitime au regard de la loi de l'époque, complique l'enfance du futur chansonnier : il porte initialement le nom de sa mère et ne sera reconnu officiellement qu'après la mort de cette dernière.

La tragédie frappe en effet la famille avec une cruauté rare. Sa mère meurt en 1892, lorsqu'Alexandre n'a que trois ans. Son père la rejoint dans la tombe en 1894. À cinq ans, l'enfant est orphelin. Il est recueilli, ainsi que sa sœur aînée Nadejda, par des tantes maternelles — mais les deux enfants sont séparés, Alexandre allant chez l'une, Nadejda chez l'autre. Pendant des années, on lui dit que sa sœur est morte, et réciproquement. Ils ne se retrouveront qu'à l'âge adulte. Ce déchirement initial, cette perte brutale, imprègneront toute son œuvre : la mélancolie, la nostalgie d'un foyer perdu, la fragilité des liens humains seront ses motifs centraux.

Au gymnase impérial Alexandrovski de Kiev, l'enfant solitaire découvre deux passions qui ne le quitteront plus : la littérature et le théâtre. Il lit avec voracité les poètes du Siècle d'argent — Bal’mont, Brioussov, Annenski, Blok — et fréquente dès qu'il le peut les scènes de Kiev. Renvoyé du gymnase pour mauvais comportement, il erre quelques années, exerçant divers petits métiers (correcteur d'imprimerie, comptable, vendeur de cartes postales), tout en participant aux cercles littéraires et aux soirées bohemes de la jeunesse cultivée de Kiev. C'est dans la même ville et dans la même année 1889 qu'est né Mikhaïl Boulgakov, qui décrira plus tard la même bohemia kievienne dans La Garde blanche.

Moscou, le Pierrot noir, la Première Guerre mondiale (1913-1919)

En 1913, Vertinski s'installe à Moscou avec une obstination farouche : il veut devenir acteur. Il fréquente les milieux symbolistes et futuristes, côtoie Maïakovski, Boris Pasternak, Vladimir Maximovitch, et tente sa chance au Théâtre d'Art de Moscou (MKhAT). Stanislavski, dit-on, l'aurait recalé pour un défaut de prononciation — un léger graissement de certaines consonnes que Vertinski transformerait plus tard en marque de fabrique vocale. Il joue dans des rôles mineurs, tient des emplois de figurant, écrit ses premiers poèmes.

L'année 1914 et le déclenchement de la Première Guerre mondiale bouleversent sa trajectoire. Volontaire dans un train sanitaire de la Croix-Rouge, il sert pendant deux ans comme infirmier sur le front. Selon ses propres comptes, il aurait eu à sa charge plus de trente-cinq mille soins et pansements. Cette expérience de la souffrance et de la mort, combinée à une blessure légère et à la découverte de la cocaïne — alors prescrite médicalement —, marque profondément le jeune homme. La guerre fournira plus tard la matière de plusieurs de ses chansons les plus poétiques, dont À la mémoire d'Alabin et Dans une steppe étrangère.

De retour à Moscou en 1916, Vertinski cherche son style. Au cabaret Mamonovskaïa Tavern, puis chez Arcadie, il commence à présenter des « ariettes du Pierrot ». L'idée du costume lui vient progressivement : pour masquer le trac qui le paralyse en scène, il maquille son visage en blanc et revêt un costume noir de Pierrot. Le contraste saisissant entre la silhouette spectrale et la voix rauque, légèrement zozotante, qui déclame plus qu'elle ne chante de courtes vignettes poétiques, fascine le public. Le Pierrot noir est né.

L'année 1917 est celle du triomphe. La Révolution de Février puis celle d'Octobre bouleversent la Russie, mais les cabarets moscovites continuent de tourner. Vertinski adopte désormais un costume de Pierrot blanc, plus aérien, plus lyrique, et son répertoire s'enrichit. Il chante Le Petit Nègre lilas (Lilovy nègre), Le Cocaïnomane, Madame, déjà tombent les feuilles. Sa vignette Ce que je dois dire, écrite après la fusillade des junkers du Kremlin par les bolcheviks en novembre 1917, lui vaut une convocation de la Tchéka. Cette date marque le début de ses ennuis avec le pouvoir nouveau.

Pendant la guerre civile (1918-1920), Vertinski erre à travers la Russie déchirée. Il chante à Saint-Pétersbourg, à Kharkov, à Odessa, à Rostov, sur l'arrière des armées blanches. Il atteint la Crimée en 1919, dernière enclave du général Wrangel. Lorsque le front blanc s'effondre à l'automne 1920, il monte à bord du paquebot Grande-Duc Alexandre Mikhaïlovitch qui évacue les derniers réfugiés vers Constantinople, le 14 novembre 1920. Il a trente et un ans. Il ne reverra la Russie que vingt-trois ans plus tard.

Cabaret moscovite des années 1920, dans l'esprit des scènes où Vertinski créa son personnage de Pierrot
Cabaret moscovite des années 1920 : ambiance des scènes où Vertinski créa son Pierrot noir

Constantinople, Berlin, Paris, Hollywood (1920-1934)

L'arrivée à Constantinople en novembre 1920 jette Vertinski dans le bouillonnement de la diaspora russe. La capitale ottomane abrite alors plus de cent mille réfugiés russes. Vertinski s'y produit dans les cabarets improvisés, le Stella et le Black Rose, où les anciens officiers blancs reconvertis en garçons de café servent les clients turcs et les marins français. C'est là qu'il enregistre, l'oreille fine, les couleurs orientales et les rythmes nouveaux qu'il intégrera plus tard à son répertoire (À Constantinople, Tango Magnolia).

De Constantinople, Vertinski poursuit son périple : Roumanie (Bucarest, 1922), Pologne (Varsovie, Cracovie), Allemagne (Berlin, 1923). Berlin, capitale culturelle de la diaspora russe au début des années 1920, accueille également Bounine, Kœtchaïev, Khodassévitch et toute une intelligentsia émigrée. Vertinski s'y produit, mais l'inflation foudroyante de 1923 ruine ses cachets et le pousse vers Paris.

Les années parisiennes (1923-1927 puis 1929-1934) sont l'apogée de sa carrière européenne. Paris est alors la capitale mondiale de l'émigration russe, qui compte dans la ville près de quarante mille personnes. Vertinski s'installe dans le quartier de la rue Daru, autour de la cathédrale orthodoxe Saint-Alexandre-Nevski. Il chante d'abord dans des cafés russes modestes, puis dans les célèbres cabarets Schéhérazade et Casanova, situés sur les hauteurs de Montmartre. Le Schéhérazade, fondé en 1927 par d'anciens officiers de la garde tsariste, devient le rendez-vous obligatoire des Parisiens en quête d'exotisme slave. Vertinski y côtoie Charles Aznavour enfant (dont les parents arméniens fréquentaient ces cabarets) et la grande tzigane Anastasia Vialtseva.

Paris lui apporte aussi des amitiés précieuses. Il rencontre Fiodor Chaliapine, le grand basse de l'Opéra de Saint-Pétersbourg exilé comme lui, et le compositeur Alexandre Glazounov. Il se lie avec Marlene Dietrich, qui dira plus tard avoir été profondément marquée par sa technique vocale. En 1934, suivant la diaspora russe qui émigre vers les États-Unis, Vertinski s'embarque pour New York, puis Hollywood. La tentative américaine est un échec relatif : ses chansons en russe ne touchent pas le public anglo-saxon, et il refuse de se convertir à la chanson de cabaret générique. Dès 1935, il décide de tenter sa chance en Asie.

Shanghai et l'orchestre russe (1934-1943)

Le choix de Shanghai n'est pas anodin. La métropole chinoise, sous concession internationale, abrite alors la plus grande communauté russe d'Asie : près de vingt-cinq mille personnes, refoulées par les bolcheviks puis les Japonais à travers Harbin et la Mandchourie. Shanghai compte des journaux russes, des écoles russes, une cathédrale orthodoxe (Saint-Nicolas-le-Thaumaturge), et un milieu artistique russe particulièrement vivant.

Vertinski y arrive en 1935 et s'y installe pour huit ans. Il se produit régulièrement au club Renaissance, accompagné par un orchestre russe de haute tenue, dirigé par le pianiste M. Brenner. Il enregistre également de nombreux disques pour la firme Pathé-Marconi de Shanghai — ces enregistrements de la fin des années 1930 et du début des années 1940 constituent aujourd'hui la principale source sonore de son art à cette période. Le climat shanghaïen, l'ambiance des soirées multiculturelles, la proximité de la guerre sino-japonaise puis de la Seconde Guerre mondiale lui inspirent un répertoire renouvelé d'inspirations exotiques (Yellow Angel, Le Petit Bal des marins).

C'est également à Shanghai qu'il rencontre Lidia Vladimirovna Tsirgvava, jeune fille d'une famille émigrée géorgienne. Elle a vingt ans, lui en a cinquante-trois. Ils se marient en avril 1942. La jeune femme deviendra plus tard, sous le nom de Lidia Vertinskaïa, une actrice et une peintre reconnue en URSS. Le couple aura deux filles : Marianna, née en 1943 à Shanghai juste avant le retour, et Anastasia, née en 1944 à Moscou. Toutes deux deviendront actrices célèbres du cinéma soviétique.

Shanghai dans les années 1930, ville d'exil de la diaspora russe blanche en Asie
Shanghai dans les années 1930, ville d'exil de la diaspora russe blanche où Vertinski vécut huit ans

Le retour en URSS (1943) — un paradoxe stalinien

L'occupation japonaise progresse dans les concessions internationales de Shanghai à partir de décembre 1941. La situation matérielle de la communauté russe se détériore dramatiquement : les liaisons commerciales sont coupées, les revenus s'effondrent, l'avenir s'assombrit. Parallèlement, l'URSS engagée dans la Grande Guerre patriotique contre l'Allemagne nazie, ouvre paradoxalement la porte à certains émigrés. Staline, dans une logique de mobilisation patriotique, autorise le retour de figures susceptibles de symboliser l'unité nationale russe au-delà des clivages idéologiques.

Vertinski, qui depuis plusieurs années multiplie les demandes d'autorisation, voit enfin sa requête acceptée en 1943. La décision proviendrait du sommet de l'État : Staline en personne aurait signé l'ordre. En novembre 1943, Vertinski quitte Shanghai avec sa femme et leur première fille âgée de quelques semaines. Le voyage par voie ferrée à travers la Mandchourie occupée, puis la Sibérie en guerre, dure plusieurs semaines. Il arrive à Moscou à la fin de l'année 1943.

L'accueil est officieusement chaleureux mais publiquement réservé. Vertinski n'est pas autorisé à enregistrer la plupart de ses chansons d'émigration, jugées idéologiquement douteuses. En revanche, on l'autorise à donner des concerts dans toute l'Union soviétique. Dès 1944, il commence une tournée qui le mènera, en treize ans de carrière soviétique, à donner près de trois mille concerts dans les villes de l'URSS — soit une moyenne stupéfiante de plus de soixante concerts par an. Le public soviétique, privé de tout contact avec la culture émigrée depuis vingt ans, se presse pour entendre cette voix légendaire.

En 1951, par un retournement spectaculaire, Vertinski reçoit le prix Staline de deuxième classe pour son interprétation du cardinal Birnch dans le film Le Complot des condamnés de Mikhaïl Kalatozov. Cette décoration officielle, qui consacre l'ancien chansonnier émigré en figure du régime, demeure l'un des paradoxes les plus saisissants de la culture stalinienne. Vertinski tournera dans plusieurs autres films soviétiques (Anna sur le cou, 1954, d'après Tchékhov). Il meurt à Leningrad le 21 mai 1957, à l'âge de soixante-huit ans, d'une crise cardiaque, juste après un concert. Il est inhumé au cimetière de Novodievitchi à Moscou.

Le répertoire : poèmes mis en musique, voix, chansons mythiques

Le répertoire de Vertinski compte plus d'une centaine de chansons, dont environ la moitié sont composées sur ses propres poèmes, l'autre moitié mettant en musique les vers des plus grands poètes russes du Siècle d'argent. Il puise abondamment chez Alexandre Blok (L'Étrangère), Anna Akhmatova, Marina Tsvétaïeva, Igor Sevérianine, Konstantin Bal’mont, Nikolaï Goumiliov. Cette filiation littéraire fait de ses chansonnettes de véritables méditations poétiques. Le métier de Vertinski consiste à trouver pour chaque poème la mélodie juste, simple, parfois minimaliste, qui le serve sans le trahir.

Sa voix est sa marque la plus reconnaissable. Une voix de baryton léger, légèrement zozotante (le célèbre « graissement » vertinskien), avec un timbre rauque et velouté. Il ne chante pas véritablement : il récite, il déclame, il caresse les mots. Son débit, alternant murmures et éclats, ses pauses calculées, sa diction d'une précision absolue font de chaque chansonnette une miniature dramatique. Il accompagne ses chansons de gestes minimalistes mais d'une expressivité saisissante : une main levée, un poignet retourné, un mouvement du visage. Tout l'art du Pierrot était là.

Parmi les chansons les plus célèbres de son répertoire, citons : Lilovy nègre (Le Petit Nègre lilas, 1916), évocation parisienne d'un décor de boudoir et d'un amour absent ; Madame, déjà tombent les feuilles, l'une de ses ariettes les plus célèbres ; À la mémoire d'Alabin, hommage à un officier russe tombé pendant la Grande Guerre ; Dans une steppe étrangère, plainte de l'exil ; Ce que je dois dire, élégie sur les junkers tués en 1917 ; Le Cocaïnomane, chant noir des années de guerre ; Sur le boulevard, esquisse de Paris d'après-guerre ; Tango Magnolia, exotisme musical des années trente. Pour explorer plus largement le patrimoine sonore de cette époque, on consultera utilement les archives de la musique russe.

Postérité, Anastasia Vertinskaïa, influence sur la chanson russe

Après la mort de Vertinski en 1957, son œuvre connaît en URSS un statut paradoxal : celle d'un artiste officiellement reconnu mais dont la majeure partie du répertoire (les chansons d'émigration) est de fait interdite d'enregistrement et de diffusion. Quelques disques de chansons soviétisables circulent, mais l'essentiel se transmet en samizdat sonore : copies clandestines de ses enregistrements de Shanghai, bandes magnétiques recopiées des dizaines de fois. Il faudra attendre la perestroïka et la chute de l'URSS pour que l'intégralité de son catalogue redevienne accessible au public russe.

La descendance familiale de Vertinski perpétue son nom dans la culture russe. Sa veuve, Lidia Vertinskaïa (1923-2013), poursuit une carrière d'actrice (Sadko, 1953 ; Don Quichotte, 1957) puis se consacre à la peinture. Sa fille aînée Marianna Vertinskaïa (née en 1943) interprète de nombreux rôles au cinéma soviétique. Sa fille cadette Anastasia Vertinskaïa (née en 1944), incarne, à dix-neuf ans, Ophélie dans le Hamlet de Grigori Kozintsev (1964) face à Innokenti Smoktounovski : cette interprétation reste l'une des Ophélie les plus célèbres du cinéma mondial. Elle joue ensuite Marguerite dans la version cinématographique du Maître et Marguerite, et Anna dans Anna Karénine d'Alexandre Zarkhi.

L'influence de Vertinski sur la chanson russe ultérieure est considérable. Sa manière d'intégrer la poésie littéraire au format chansonnier, sa diction théâtrale, sa présence scénique stylisée font de lui le père fondateur d'une tradition qui s'étend de Bulat Okoudjava à Vladimir Vyssotski, en passant par Alexandre Galitch et Boulat Okoudjava. Ces « bardes » soviétiques des années 1960-1970 reconnaîtront tous, plus ou moins explicitement, leur dette envers le maître du Pierrot blanc. Plus largement, dans la vague nostalgique russe contemporaine pour la culture pré-révolutionnaire et les célébrations du patrimoine funéraire de Saint-Pétersbourg et de la culture émigrée, Vertinski occupe une place d'emblème. Sa figure, à la fois russe et européenne, exilée et recouvrée, demeure l'une des icônes les plus poétiques de l'histoire culturelle russe du XXe siècle.

« Toute ma vie j'ai chanté la Russie. Même lorsqu'elle m'avait rejeté, je ne pouvais chanter qu'elle. Ailleurs, j'étais muet. » — Alexandre Vertinski, Carnet d'un Pierrot

Tableau chronologique de la vie d'Alexandre Vertinski

Date Événement
9 (21) mars 1889 Naissance à Kiev (Empire russe), enfant illégitime
1892-1894 Mort de la mère puis du père : orphelin à cinq ans
1909-1913 Petits emplois à Kiev ; cercles littéraires symbolistes
1913 Installation à Moscou ; tentative au Théâtre d'Art
1914-1916 Volontaire dans un train sanitaire de la Croix-Rouge sur le front
1916 Création du personnage du Pierrot noir au cabaret Mamonovskaïa
1917 Triomphe moscovite ; passage au Pierrot blanc ; premières chansons célèbres
1918-1920 Tournées à travers la Russie en guerre civile
14 novembre 1920 Émigration : paquebot Constantinople depuis Sébastopol
1921-1922 Constantinople, Roumanie, Pologne
1923 Berlin ; ruiné par l'inflation, départ vers Paris
1923-1927 Première période parisienne : cabarets russes de Montmartre
1927-1929 Tournées : Pologne, Lituanie, États baltes
1929-1934 Seconde période parisienne : Schéhérazade, Casanova
1934 Départ pour les États-Unis : New York, Hollywood
1935-1943 Shanghai : club Renaissance, orchestre russe, enregistrements Pathé
Avril 1942 Mariage avec Lidia Tsirgvava à Shanghai
1943 Naissance de la fille aînée Marianna à Shanghai
Novembre 1943 Retour en URSS autorisé par Staline : Mandchourie, Sibérie, Moscou
1944 Naissance d'Anastasia Vertinskaïa à Moscou
1944-1957 Carrière soviétique : près de 3 000 concerts en treize ans
1951 Prix Staline pour Le Complot des condamnés
21 mai 1957 Mort à Leningrad d'une crise cardiaque, à 68 ans
1957 Inhumation au cimetière de Novodievitchi, Moscou

Questions fréquentes

Qui était Alexandre Vertinski ?

Alexandre Nikolaïevitch Vertinski (1889-1957) fut le plus célèbre chansonnier russe du XXe siècle. Né à Kiev, il créa à Moscou en 1916-1917 le personnage scénique du Pierrot noir, puis du Pierrot blanc, qui fit sa renommée. Émigré en novembre 1920, il connut une carrière internationale à Constantinople, Berlin, Paris, New York, Hollywood et Shanghai, avant de rentrer en URSS en 1943. Il y poursuivit une carrière prolifique de concertiste et reçut le prix Staline en 1951.

Pourquoi Vertinski est-il appelé le Pierrot noir ?

À partir de 1916, Vertinski apparaît sur scène avec un costume noir de Pierrot, le visage entièrement maquillé de blanc. Ce personnage stylisé, inspiré du théâtre de la commedia dell'arte revisité par le symbolisme russe, lui permettait de masquer le trac et de donner à ses chansonnettes une dimension théâtrale et mélancolique. À partir de 1917-1918, il évolua vers un Pierrot blanc, costume blanc et visage maquillé, plus aérien et lyrique.

Pourquoi Vertinski a-t-il quitté la Russie en 1920 ?

Vertinski quitta la Russie en novembre 1920 avec l'évacuation des dernières troupes blanches du général Wrangel depuis Sébastopol vers Constantinople. Comme des centaines de milliers d'autres Russes, il fuyait la victoire bolchévique et les bouleversements de la guerre civile. Sa carrière scénique, son public bourgeois et son répertoire raffiné le rendaient incompatible avec le nouveau pouvoir soviétique. Il commença alors un exil de vingt-trois ans à travers l'Europe, l'Amérique et l'Asie.

Que faisait Vertinski à Paris dans les années 1920 et 1930 ?

Vertinski vécut deux périodes parisiennes (1923-1927 et 1929-1934). Il se produisait dans les célèbres cabarets russes de Montmartre, notamment au Schéhérazade et au Casanova, où il chantait en russe pour un public d'émigrés et d'amateurs occidentaux fascinés par la mélancolie slave. Paris fut alors la capitale mondiale de la diaspora russe, et Vertinski en devint l'un des plus brillants ambassadeurs artistiques.

Pourquoi Vertinski est-il rentré en URSS en 1943 ?

En 1943, en pleine Grande Guerre patriotique, Staline autorisa personnellement le retour de Vertinski en URSS, considéré comme une figure susceptible de remonter le moral des troupes et de renforcer le sentiment national russe. Vertinski, alors à Shanghai dans des conditions matérielles difficiles, accepta. Il quitta la Chine en novembre 1943, traversa la Mandchourie et arriva à Moscou. Cette autorisation exceptionnelle, accordée à un émigré, demeure un paradoxe stalinien.

Quelles sont les chansons les plus célèbres de Vertinski ?

Le répertoire de Vertinski compte plus d'une centaine de chansons. Parmi les plus célèbres figurent Lilovy nègre (Le Petit Nègre lilas), Madame, déjà tombent les feuilles, À la mémoire d'Alabin, Dans une steppe étrangère, Sur le boulevard, Tango Magnolia, Le Cocaïnomane et Yellow Angel. Ses textes mêlent souvent une nostalgie déchirante de la Russie perdue, des évocations exotiques et un romantisme stylisé qui fit la marque de son art.

Qui était Anastasia Vertinskaïa, sa fille ?

Anastasia Alexandrovna Vertinskaïa, née en 1944 à Moscou, est la fille cadette d'Alexandre Vertinski et de Lidia Vertinskaïa. Elle devint l'une des actrices les plus célèbres du cinéma soviétique. Elle interpréta notamment Ophélie dans Hamlet de Grigori Kozintsev (1964), Anna dans Anna Karénine d'Alexandre Zarkhi, et Marguerite dans Le Maître et Marguerite. Sa sœur aînée, Marianna Vertinskaïa, fut également actrice.