Andrei Biely et le Symbolisme russe : entretien avec une slaviste
Agrégée de russe, Hélène Vassiliev enseigne la littérature russe du début du XXe siècle dans une université parisienne. Ses recherches, depuis douze ans, portent sur l'Âge d'argent et la poétique d'Andrei Biely.
Lorsqu'on évoque la littérature russe du XXe siècle auprès du public francophone, les noms de Tolstoï, Dostoïevski, Tchékhov ou Boulgakov émergent immédiatement. Celui d'Andrei Biely demeure, lui, dans une zone d'ombre. Pourtant, aucune compréhension véritable du modernisme européen n'est complète sans la lecture de cet écrivain qui, en 1913, donnait avec Pétersbourg un roman aussi audacieux qu'Ulysse de Joyce ou que La Recherche du temps perdu de Proust.
Pour rendre cet auteur accessible au lecteur curieux mais non spécialisé, nous avons sollicité Hélène Vassiliev. Au fil de cet entretien, elle déploie avec pédagogie les fils qui mènent du jeune fils de mathématicien moscovite au visionnaire anthroposophe, du poète symboliste au romancier expérimental, du témoin de la Révolution à l'écrivain rentré en URSS pour y mourir.
Qui était Andrei Biely et pourquoi ce nom ?
Marianne Lefèvre : Hélène Vassiliev, beaucoup de lecteurs francophones découvrent Andrei Biely sans toujours savoir que ce nom est un pseudonyme. Pouvez-vous nous présenter cet écrivain et nous expliquer le choix de ce nom de plume ?
Hélène Vassiliev :Volontiers. Andrei Biely, né le 26 octobre 1880 à Moscou, s'appelle en réalité Boris Nikolaïevitch Bougaev. C'est le fils d'une famille très en vue de l'intelligentsia universitaire moscovite. Son père, Nikolaï Vassiliévitch Bougaev, est un mathématicien réputé, doyen de la faculté de mathématiques de l'université de Moscou et fondateur de l'école moscovite de mathématiques. Imaginez le contexte : le jeune Boris grandit dans un appartement de l'Arbat où défilent les plus grands savants russes de la fin du XIXe siècle.
Le pseudonyme « Andrei Biely » — Andrei le Blanc, en russe — lui est suggéré en 1902 par Mikhaïl Soloviev, frère du grand philosophe Vladimir Soloviev. Pourquoi le blanc ? Parce que dans la symbolique chrétienne et notamment dans la pensée théologique de Vladimir Soloviev, qui inspire profondément toute cette génération, le blanc est la couleur de la révélation, de la Sophia divine, de la lumière primordiale. C'est aussi une manière pour le jeune poète de protéger son père : publier sous son nom de naissance des poèmes mystiques aurait fait scandale dans le milieu académique rationaliste de la faculté.
Le nom est si bien choisi qu'il devient indissociable de l'écrivain. Aujourd'hui, même en Russie, on dit « Biely » comme on dit « Tchékhov ». Boris Bougaev a littéralement laissé sa peau d'origine pour devenir Andrei le Blanc.
Le Symbolisme russe et l'Âge d'argent : qu'est-ce que c'est ?
Marianne Lefèvre : Vous parlez d'Âge d'argent et de Symbolisme russe. Ces deux notions sont essentielles pour situer Biely. Pouvez-vous les expliquer simplement ?
Hélène Vassiliev :Bien sûr. L'Âge d'argent — Serebérianyi vek en russe — désigne une période d'effervescence culturelle exceptionnelle qui s'étend, selon les auteurs, de 1890 environ à 1921. C'est le pendant, dans la poésie et les arts, de l'Âge d'or pouchkinien du début du XIXe siècle. La différence est que l'Âge d'argent est moins univoque, plus tourmenté, traversé par la conscience aiguë d'une fin de monde — celle de l'Empire des tsars — et par une quête spirituelle intense.
Cette période voit fleurir un nombre extraordinaire de talents : Alexandre Blok, Anna Akhmatova, Marina Tsvétaïeva, Ossip Mandelstam, Boris Pasternak, Vélémir Khlebnikov, Vladimir Maïakovski, Innokenti Annenski, Konstantin Balmont, Valery Brioussov, et bien sûr Biely. Cette concentration de génies est un phénomène unique dans l'histoire littéraire mondiale.
Le Symbolisme russe, lui, est l'un des courants majeurs de cet Âge d'argent. Inspiré au départ du symbolisme français — Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Maëterlinck — il prend en Russie une coloration très particulière, beaucoup plus mystique et théologique. Pour les symbolistes russes, le poème n'est pas seulement une expérimentation formelle : c'est un acte de connaissance spirituelle, un dévoilement du réel supérieur caché derrière le voile des apparences.
On distingue traditionnellement deux générations. Les aînés — Brioussov, Balmont, Sologoub, Mérejkovski — nourrissent un symbolisme plus esthétique. Les cadets — Biely, Blok, Viatcheslav Ivanov — portent un symbolisme religieux et apocalyptique, marqué par l'héritage de Vladimir Soloviev et l'attente d'une transformation spirituelle de l'humanité.
Pétersbourg (1913) : pourquoi un chef-d'œuvre méconnu ?
Marianne Lefèvre : Venons-en au roman qui a fait la célébrité de Biely : Pétersbourg. Pourquoi est-il considéré comme un chef-d'œuvre, et pourquoi reste-t-il si peu lu en France ?
Hélène Vassiliev :Pétersbourg paraît en feuilleton à partir de 1913 puis en volume en 1916, dans une première version. Biely en publiera une seconde version, raccourcie d'environ un tiers, à Berlin en 1922. C'est la version la plus diffusée aujourd'hui. Le roman se déroule en octobre 1905, pendant les troubles révolutionnaires qui secouent l'Empire. Un jeune étudiant, Nikolaï Apollonovitch Abléoukhov, est chargé par un groupe terroriste de poser une bombe pour tuer son propre père, Apollon Apollonovitch Abléoukhov, haut fonctionnaire impérial. Cette intrigue parricide se déploie dans une Saint-Pétersbourg brumeuse, fantôme, traverseé par le souvenir du Cavalier de bronze de Pouchkine.
Pourquoi est-ce un chef-d'œuvre ? D'abord pour la radicalité de sa forme. Biely déconstruit le roman réaliste : il joue avec les niveaux de narration, fait dialoguer ses personnages avec leurs propres pensées, sature le texte de motifs récurrents — le jaune, le carré, la sphère — qui fonctionnent comme des leitmotive musicaux. Ensuite pour la profondeur philosophique : le roman médite sur la nature même de la ville de Pierre le Grand, ville artificielle bâtie sur les marais finlandais, ville de l'Occident imposée à la Russie, ville où l'Histoire devient hémorragique.
Vladimir Nabokov, qui n'était pourtant pas tendre avec les symbolistes, classait Pétersbourg parmi les quatre plus grands romans du XXe siècle, aux côtés d'Ulysse de Joyce, de La Métamorphose de Kafka et de La Recherche de Proust. C'est dire l'estime dans laquelle le tenait l'un des lecteurs les plus exigeants du siècle.
Pourquoi reste-t-il méconnu en France ? Pour trois raisons. La langue de Biely est d'une telle inventivité qu'elle décourage les traducteurs et exige du lecteur une vraie préparation. Le cadre intellectuel — symbolisme, néokantisme, anthroposophie, héritage solovievien — suppose des références que le lecteur français moyen ne maîtrise pas. Enfin, l'absence d'adaptation cinématographique grand public a privé le roman de la caisse de résonance dont a bénéficié, par exemple, Le Maître et Marguerite de Boulgakov.
La langue de Biely : musicalité, prose ornementale, néologismes
Marianne Lefèvre : Vous évoquez l'inventivité de la langue de Biely. Comment décririez-vous, concrètement, le style de cet écrivain à un lecteur qui ne lit pas le russe ?
Hélène Vassiliev :C'est une question essentielle, et qui touche au cœur de ce qui fait Biely. Sa prose appartient à ce que la critique russe appelle l'ornamental'naïa proza, la prose ornementale. Cela signifie que la phrase ne sert pas seulement à transmettre une information ou à faire avancer un récit : elle est elle-même un objet sonore, rythmique, visuel.
Biely était obsédé par la musique. Il avait théorisé, dès ses premières œuvres, l'idée d'une symphonie en prose. Ses quatre Symphonies — publiées entre 1902 et 1908 — sont composées comme des partitions musicales, avec des mouvements, des leitmotive, des reprises et des variations. Cette approche musicale traverse toute son œuvre, jusque dans Pétersbourg où les phrases respirent selon un rythme presque iambique.
La langue de Biely abonde en néologismes — mots forgés par lui — en jeux sonores, en allégorisations brusques où un objet quotidien se transforme soudain en signe cosmique. Il joue avec les sonorités comme un compositeur joue avec les timbres. Lire Biely en russe, c'est entendre une partition.
Pour le traducteur, c'est un cauchemar magnifique. Le rendu français peut difficilement restituer toute cette musicalité. Mais les traductions modernes, notamment celle d'Anne-Marie Tatsis-Botton parue chez L'Âge d'Homme, font un travail remarquable pour s'approcher de la pulsation originale.
Biely et Blok, Biely et Brioussov : amitiés et rivalités
Marianne Lefèvre : Biely n'écrivait pas dans une bulle. Quels furent ses rapports avec les autres grands symbolistes, notamment Alexandre Blok et Valery Brioussov ?
Hélène Vassiliev :Les rapports entre Biely et Blok sont l'une des grandes histoires littéraires du XXe siècle russe. Les deux poètes se rencontrent en 1903 et nouent immédiatement une amitié intense, presque fraternelle, fondée sur un partage de la pensée mystique de Vladimir Soloviev. Ils se voient comme les chevaliers de la Belle Dame, c'est-à-dire les serviteurs d'une figure féminine sacrée qui annonce la transfiguration du monde.
Mais cette amitié se complique terriblement quand Biely tombe amoureux de Lioubov Dmitrievna Mendeléeva, l'épouse de Blok — et fille du célèbre chimiste Mendeleïev. Cet amour passionnel, partagé un temps par Lioubov, provoque une crise majeure entre les deux poètes en 1906-1907. Biely défie même Blok en duel, qui n'aura finalement pas lieu. Les deux hommes se réconcilient, se rebrouillent, se réconcilient encore. Quand Blok meurt en 1921, Biely lui consacrera des Souvenirs sur Alexandre Blok bouleversants.
Avec Valery Brioussov, c'est tout autre chose. Brioussov est le maître d'œuvre du symbolisme moscovite, l'organisateur, le théoricien, le directeur des éditions Skorpion qui publient Biely. Mais leurs rapports sont marqués par une rivalité froide. Biely considère Brioussov comme un magicien noir, un esthète sans véritable foi, qui manipule les symboles sans en sentir la dimension religieuse. Brioussov, lui, voit en Biely un mystique exalté et instable. Cette tension nourrira Le Pigeon d'argent (1909), où le personnage de Daria Pavlovna est inspiré de la femme de Brioussov, Nina Pétrovskaia.
L'anthroposophie de Steiner et Biely en Suisse (Dornach)
Marianne Lefèvre : Vers 1912, Biely rencontre Rudolf Steiner et devient anthroposophe. Pouvez-vous expliquer ce qu'est l'anthroposophie et l'importance qu'elle a eue pour lui ?
Hélène Vassiliev :L'anthroposophie est un mouvement spirituel fondé en 1912 par l'Autrichien Rudolf Steiner, après sa rupture avec la Société théosophique. Steiner prétend accéder à une connaissance scientifique du monde spirituel par le développement méthodique de facultés supérieures de perception. C'est une synthèse complexe entre christianisme ésotérique, néokantisme, gnose et méditation pratique.
Biely rencontre Steiner en mai 1912 et l'effet est foudroyant. Il répond à une quête spirituelle qui le tourmentait depuis l'adolescence. Avec sa compagne, la peintre Anna (dite Assia) Tourguéniéva — petite-nièce de l'écrivain Ivan Tourguéniév — il rejoint le cercle des disciples du maître. Biely et Assia s'installent à Dornach, en Suisse alémanique près de Bâle, où Steiner construit son centre, le Goetheanum. Biely participe physiquement au chantier, sculpte des chapiteaux de bois, médite, prend des cours d'eurythmie.
Cet épisode, qui dure de 1912 à 1916, est essentiel pour comprendre Biely. C'est à Dornach qu'il rédigera la plus grande partie de la version définitive de Pétersbourg. C'est là aussi qu'il commencera Kotik Letaev, autobiographie expérimentale qui tente de retrouver les sensations de la petite enfance dans une langue révolutionnaire. Mais c'est aussi à Dornach que sa relation avec Assia se brise. Elle restera fidèle à Steiner, lui rentrera en Russie en 1916 et n'arrivera jamais à oublier ce traumatisme intime.
Comment Biely a survvécu à la Révolution et à l'URSS
Marianne Lefèvre : Biely traverse la Révolution de 1917 puis les premières années de l'URSS. Comment a-t-il vécu cette période et pourquoi n'a-t-il pas émigré définitivement comme tant d'autres ?
Hélène Vassiliev :Biely accueille d'abord la révolution avec un certain enthousiasme apocalyptique. Pour lui, comme pour Blok à la même époque, la Révolution est un événement cosmique, presque mystique, qui annonce une transformation spirituelle de l'humanité. Il publie en 1918 un long poème, Christ est ressuscité, qui assimile la révolution à un passage christique de la mort à la résurrection.
Mais l'enthousiasme retombe vite face à la réalité de la guerre civile, de la famine, du froid et de l'effondrement intellectuel. Biely quitte la Russie soviétique en 1921 pour Berlin, alors capitale de l'émigration russe. Il y vit deux ans, publie la version berlinoise de Pétersbourg, ses Souvenirs sur Alexandre Blok, son livre sur Steiner, et boit beaucoup, profondément déprimé par son divorce avec Assia.
Et c'est là que se produit l'événement le plus étonnant de sa biographie. En 1923, Biely fait le choix de rentrer en URSS — alors que la plupart des grands écrivains de sa génération ont fait le choix inverse. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons. Il pense, comme Akhmatova, qu'un écrivain russe ne peut vivre hors de Russie. Il espère naïvement pouvoir continuer son travail littéraire et anthroposophique. Il a aussi rencontré Klavdia Vassiliévna Vassiliéva, qui deviendra sa dernière compagne et l'aidera à survivre.
Sous le régime soviétique, Biely se reconvertit en critique et en essayiste littéraire. Il publie des études sur Gogol (La Maîtrise de Gogol, 1934, parue posthume), des mémoires en plusieurs volumes, et continue d'écrire des romans qui passent largement inaperçus. La police politique le surveille, l'anthroposophie est officiellement interdite en 1923, ses anciens amis disparaissent l'un après l'autre. Il meurt à Moscou le 8 janvier 1934, épuisé mais étrangement épargné par la machine répressive — ironie de l'histoire, il disparaît juste avant la Grande Terreur de 1937 qui aurait sans doute eu raison de lui.
La réception de Biely en France et dans le monde
Marianne Lefèvre : Quelle est aujourd'hui la réception de Biely en France ? Existe-t-il une tradition de lecture francophone solide ?
Hélène Vassiliev :La réception française de Biely est tardive mais réelle. Les premières traductions sérieuses de Pétersbourg apparaissent dans les années 1960, portées par les slavistes universitaires comme Jacques Catteau et Georges Nivat — ce dernier étant l'un des grands artisans de la diffusion de la littérature russe en France. Les éditions L'Âge d'Homme, fondées par Vladimir Dimitrijevic, ont joué un rôle central dans la publication des symbolistes russes en français.
Dans le monde anglo-saxon, l'œuvre de Biely a bénéficié très tôt du soutien de Vladimir Nabokov, qui consacrait des cours brillants à Pétersbourg à Cornell University. La traduction anglaise de Robert Maguire et John Malmstad, parue chez Penguin en 1978, fait toujours autorité.
En France, Biely reste un auteur de niche. Il est lu et étudié dans les départements de slavistique et de littérature comparée, mais il manque encore d'une biographie grand public en français — il en existe en russe et en anglais. Cela dit, depuis une vingtaine d'années, on assiste à un renouveau d'intérêt : nouvelles traductions, colloques universitaires, articles de fond dans les revues littéraires. Le contexte géopolitique actuel ralentit malheureusement les échanges, mais l'œuvre reste accessible et continue d'attirer des lecteurs exigeants.
J'ajouterai qu'il existe d'excellents portails consacrés à la littérature russe en français, qui peuvent offrir un complément utile aux lecteurs souhaitant approfondir le contexte général.
Pourquoi lire Biely aujourd'hui ?
Marianne Lefèvre : Question peut-être naïve, mais que pourrait dire Biely à un lecteur du XXIe siècle ? Qu'a-t-il à nous offrir aujourd'hui ?
Hélène Vassiliev :La question n'est pas du tout naïve, et je dirais qu'elle est centrale. Biely a beaucoup à nous offrir, peut-être plus aujourd'hui qu'il y a vingt ans.
D'abord, il est l'un des plus grands poètes du vertige urbain. Sa Pétersbourg n'est pas seulement une ville géographique : c'est l'archétype de la ville moderne, aliénante, fragmentaire, traverseée par des forces sans visage. Quand on lit Biely après avoir habité une métropole contemporaine, on retrouve cette même sensation d'être à la fois satureré de signes et terriblement seul.
Ensuite, Biely interroge avec une lucidité rare le rapport entre famille, héritage et histoire. Pétersbourg est un roman parricide, et derrière la trame politique se joue une méditation sur la transmission, l'amour filiéal déchiré, l'incapacité des générations à se comprendre. Cette dimension reste universelle.
Enfin, Biely est un témoin précieux d'une question qui nous travaille tous : peut-on encore croire ? Toute son œuvre est traversée par la quête d'une spiritualité vivante à l'âge du désenchantement. Il ne propose pas de réponses simples, mais il pose les questions avec une intensité bouleversante. Lire Biely, c'est rejoindre un compagnon dans cette quête.
Recommandations de lectures pour découvrir Biely
Marianne Lefèvre : Pour terminer notre tour d'horizon, quel parcours de lecture conseilleriez-vous à un lecteur francophone curieux mais débutant ?
Hélène Vassiliev :Je propose un parcours en quatre étapes, du plus accessible au plus exigeant.
Première étape : commencer par Le Pigeon d'argent (Serebérianyi goloub', 1909). C'est le premier roman de Biely, beaucoup plus narratif et linéaire que Pétersbourg. Il raconte l'histoire d'un jeune poète citadin qui s'éprend d'une paysanne mystique appartenant à une secte mystique, les khlysty. C'est une excellente porte d'entrée pour appréhender l'univers de Biely.
Deuxième étape : aborder Pétersbourg, dans la version courte de 1922, traduction Tatsis-Botton de préférence. Lire lentement, accepter de ne pas tout comprendre à la première lecture. C'est un livre qui se relit toute une vie.
Troisième étape : lire les Souvenirs sur Alexandre Blok (1922-1923) et les mémoires Au tournant des siècles. Ces textes biographiques offrent une plongée fascinante dans l'Âge d'argent et permettent de mieux comprendre l'univers intellectuel et amical de Biely.
Quatrième étape, pour les lecteurs aguerris : Kotik Letaev (1922), tentative radicale de saisir les premières sensations de la petite enfance, et les Symphonies en prose. Ce sont les textes les plus expérimentaux de Biely, exigeants mais d'une beauté rare.
En accompagnement, je recommanderais les essais critiques de Georges Nivat sur le Symbolisme russe, et l'introduction biographique de Boris Christa, The Poetic World of Andrey Bely (en anglais), qui reste l'un des meilleurs ouvrages de synthèse.
Questions rapides : les idées reçues
Pour clore l'entretien, nous avons soumis à Hélène Vassiliev quelques affirmations courantes au sujet de Biely. Vrai ou faux ?
Biely est l'auteur de plusieurs romans : Le Pigeon d'argent (1909), Pétersbourg (1913), Kotik Letaev (1922), Le Baptême chrétien (1925), Moscou en deux volumes (1926 et 1932). Pétersbourg domine sa postérité, mais l'œuvre romanesque est riche.
Les deux orthographes coexistent en français. Biely suit la translitération historique française, Belyj ou Bely la translitération scientifique internationale. C'est le même écrivain : Boris Nikolaïevitch Bougaev, dit Andrei Biely.
Le symbolisme russe s'inspire au départ du français, mais s'en distingue rapidement par sa dimension religieuse et apocalyptique très prononcée, héritée de Vladimir Soloviev, qu'on ne trouve pas chez Mallarmé ni chez Verlaine.
Biely meurt à Moscou en janvier 1934 d'un accès cérébral aigu, sans doute lié à une insolation vécue lors d'un séjour en Crimée. Il disparaît avant la Grande Terreur de 1937. Plusieurs de ses amis seront, eux, victimes des purges.
Le roman se déroule pendant la révolution de 1905 et met en scène un attentat terroriste, mais réduire Pétersbourg à un roman politique serait une erreur. C'est avant tout un roman métaphysique sur la ville, l'identité et l'héritage.
Biely a publié plusieurs recueils de poésie : L'Or dans l'azur (1904), Cendres (1909), L'Urne (1909). Sa poésie est moins connue que sa prose en France, mais elle a fortement influencé la poésie russe du XXe siècle.
L'anthroposophie de Steiner a profondément nourri l'œuvre de Biely sans la dénaturer. Loin d'être un parasite philosophique, elle a fourni à l'écrivain un cadre symbolique et anthropologique d'une fertilité remarquable, particulièrement visible dans Kotik Letaev.
Les trois choses à retenir
En guise de conclusion, nous avons demandé à Hélène Vassiliev de résumer ce qu'un lecteur devrait absolument retenir d'Andrei Biely. Voici ses trois points clés.
1. Biely est un classique moderniste à rang égal à Joyce, Proust et Kafka. Si l'histoire littéraire francophone l'a relativement marginalisé, c'est par accident plus que par jugement. Pétersbourg appartient au même massif que les grands romans qui ont réinventé la forme romanesque au début du XXe siècle. Le lire, c'est combler une lacune dans sa carte du modernisme européen. Comme le rappelait Vladimir Nabokov dans ses cours, l'omission de Biely d'un canon du roman moderne serait incompréhensible.
2. La langue de Biely est une expérience en soi. Même en traduction, le lecteur perçoit cette pulsation rythmique, ces leitmotive musicaux, ces néologismes éclatants qui font de chaque page un objet sonore. Aborder Biely, c'est accepter de lire autrement — plus lentement, plus attentivement, en ouvrant l'oreille en même temps que les yeux. Cet apprentissage est une récompense en lui-même, quels que soient les autres bénéfices qu'on en tire.
3. Biely témoigne d'un moment russe sans équivalent. L'Âge d'argent, ce moment d'effervescence intense entre 1890 et 1921, demeure unique dans l'histoire de la littérature mondiale. En lisant Biely, on entre dans le cercle de Blok, de Brioussov, d'Akhmatova, de Mandelstam — on respire l'air d'une génération qui a parlé au monde avec une intensité sans pareil avant de disparaître, broyée par le siècle. Biely est un passeur de cette voix.
Questions fréquentes
Andrei Biely est-il russe ou ukrainien ?
Andrei Biely est un écrivain russe, né à Moscou en 1880 et mort à Moscou en 1934. Il est issu de l'intelligentsia universitaire moscovite : son père, Nikolai Bougaev, était mathématicien et doyen de la faculté de mathématiques de l'université de Moscou. Biely écrit exclusivement en russe et appartient au courant du Symbolisme russe, plus précisément à la deuxième génération de symbolistes moscovites, aux côtés d'Alexandre Blok et de Viatcheslav Ivanov.
Quelle traduction française de Pétersbourg lire en priorité ?
Deux traductions françaises principales coexistent. La traduction historique de Jacques Catteau et Georges Nivat, parue chez L'Âge d'Homme dans les années 1960 puis rééditée, reste une référence universitaire reconnue. Une traduction plus récente d'Anne-Marie Tatsis-Botton, parue en 2020 chez L'Âge d'Homme également, propose une langue plus contemporaine et restitue mieux la musicalité de Biely. Pour une première lecture, la traduction Tatsis-Botton est souvent recommandée par les lecteurs francophones non spécialistes.
Quelle est la différence entre les deux versions de Pétersbourg (1913 et 1922) ?
Pétersbourg connaît deux versions principales. La version originale, publiée en feuilleton à partir de 1913 puis en volume en 1916, est plus longue, plus baroque, plus ouvertement symboliste. La version dite de Berlin, publiée en 1922 alors que Biely vit en exil temporaire en Allemagne, est sensiblement raccourcie d'environ un tiers : Biely y simplifie la syntaxe, supprime des passages digressifs et accélère le rythme narratif. Les éditeurs et traducteurs modernes choisissent généralement l'une des deux selon leur projet ; la version de 1922 est aujourd'hui la plus diffusée internationalement.
Andrei Biely a-t-il rencontré James Joyce ou d'autres modernistes occidentaux ?
Aucune rencontre entre Biely et Joyce n'est attestée, et il est très peu probable que les deux écrivains aient lu leurs œuvres respectives. Pétersbourg paraît en 1913, soit neuf ans avant Ulysse (1922), et les conditions historiques de la Russie révolutionnaire puis soviétique ont coupé Biely des circuits littéraires occidentaux. La parenté formelle entre les deux œuvres relève d'une convergence moderniste, non d'une influence directe. Vladimir Nabokov, qui a lu les deux, a explicitement rapproché Biely de Joyce et de Proust dans ses cours sur la littérature.
Pourquoi Biely est-il moins connu en France que Tolstoï ou Dostoïevski ?
Plusieurs facteurs expliquent cette moindre notoriété. Biely écrit dans une langue d'une telle inventivité formelle que ses œuvres résistent à la traduction et exigent un lecteur préparé au modernisme. Son cadre philosophique mêle anthroposophie, néokantisme et symbolisme, ce qui rebute les lecteurs non spécialisés. Enfin, la diffusion de son œuvre a été ralentie par la période soviétique, qui considérait le Symbolisme avec méfiance, et par l'absence d'adaptations cinématographiques grand public. Il reste cependant lu et étudié dans les départements de littérature comparée et de slavistique.