Maxime Gorki (1868-1936) : écrivain russe du réalisme social et figure prérévolutionnaire

Publié le 3 mai 2026 Temps de lecture : 18 minutes
Maxime Gorki, de son vrai nom Aleksei Maksimovitch Pechkov (1868-1936), est l'un des écrivains russes les plus traduits et les plus lus du XXe siècle. Né dans la misère à Nijni-Novgorod, autodidacte d'une enfance brutale et de longues années vagabondes, il s'impose à vingt-sept ans avec ses nouvelles consacrées aux déclasses de la Russie profonde. Auteur de la pièce universelle Les Bas-fonds, ami et rival de Tchekhov et de Tolstoï, soutien financier des bolcheviks puis sauveur des intellectuels affamés de Petrograd, exilé deux fois, ramené en URSS par Staline en 1928 et mort dans des circonstances suspectes en 1936, Gorki incarne à lui seul les contradictions tragiques d'un demi-siècle russe.

Maxime Gorki en bref : l'écrivain d'une Russie en transformation

Dans la galerie des grands écrivains russes, Maxime Gorki occupe une place à part. Ni aristocrate comme Tolstoï, ni intellectuel issu de la raznotchintsy comme Dostoïevski, ni médecin de classe moyenne comme Tchekhov : Gorki est un homme du peuple, venérable et vénéré, dont la trajectoire commence dans la misère d'un atelier de teinture à Nijni-Novgorod et s'achève dans une datcha gardée par le NKVD. En soixante-huit ans, il a traversé et incarné toutes les contradictions de la Russie qui passe du tsarisme au stalinisme.

Né en 1868, deux ans après la parution de Crime et châtiment, Gorki appartient à la génération qui découvre la Russie au moment où la réforme d'émancipation des serfs (1861) commence à bouleverser les structures sociales. La grande littérature russe du XIXe siècle est encore vivante — Tolstoï et Tchekhov sont ses contemporains immédiats —, mais c'est lui qui ouvre la voie à la littérature du XXe, celle qui parle des déclasses, des ouvriers, des paysans migerés vers les villes industrielles, des révolutionnaires en formation.

Son œuvre se répartit en trois grandes périodes. La première (1892-1905), celle de la révélation, voit l'ascension fulgurante d'un autodidacte qui devient en moins de dix ans l'un des écrivains les plus célèbres d'Europe grâce à ses nouvelles et à sa pièce Les Bas-fonds. La deuxième (1906-1928), dominée par les exils — Capri, puis Sorrente —, voit s'écrire la trilogie autobiographique et s'approfondir l'engagement politique. La troisième (1928-1936), celle du retour en URSS et de la présidence officiélle de la littérature soviétique, est la plus controversée : Gorki sert le pouvoir stalinien, en regrette parfois les excès, et meurt dans des circonstances qui n'ont jamais été pleinement éclairées.

Maxime Gorki, écrivain russe du réalisme social et figure prérévolutionnaire
Maxime Gorki (1868-1936), écrivain russe, autodidacte de la Russie profonde, auteur des Bas-fonds et de Mes universités

Le pseudonyme « Gorki » : pourquoi « l'amer » ?

L'écrivain s'appelle à sa naissance Aleksei Maksimovitch Pechkov (en russe : Алексей Максимович Пешков). Ce n'est qu'en 1892, lorsqu'il publie sa première nouvelle Makar Tchoudra dans le journal régional Kavkaz de Tiflis, qu'il signe pour la première fois « Maxime Gorki ». Le choix n'est ni anecdotique ni décoratif : il est programme.

En russe, l'adjectif gorkii (горький) signifie littéralement « amer ». Maxime Gorki, c'est donc « Maxime l'amer ». Le pseudonyme renvoie à deux dimensions intriquées. La première est biographique : l'amertume de son enfance, l'amertume de la pauvreté subie, l'amertume des humiliations reçues, l'amertume de la tentative de suicide de 1887 — il avait dix-neuf ans lorsqu'il s'est tiré une balle dans la poitrine, geste dont il porta la cicatrice toute sa vie. La seconde est programmatique : Gorki annonce qu'il sera l'écrivain de la part amerère de la Russie, celle dont les classiques dédaignent ou idealisent l'existence.

Le choix d'un pseudonyme n'est pas rare dans la littérature russe de cette époque. Tchekhov a signé ses premiers textes humoristiques sous le nom d'Antocha Tchekhonté. Mais Gorki va plus loin : il abandonne presque entièrement son nom de naissance dans la sphère publique. Pour le monde, il sera Gorki ; pour ses proches, Aleksei Maksimovitch ; et pour la légende qui se construit autour de lui dès les années 1900, il deviendra simplement « Gorki », sans prénom, comme on dit « Tolstoï » ou « Tchekhov ».

Une enfance pauvre à Nijni-Novgorod (1868-1879)

Aleksei Pechkov naît le 16 (28) mars 1868 à Nijni-Novgorod, port marchand sur la Volga à quatre cents kilomètres à l'est de Moscou. Son père Maxim Sava&ticirc;evitch Pechkov, ouvrier tapissier intelligent et instruit, meurt du choléra en 1871 alors que l'enfant n'a pas trois ans. La famille bascule alors dans la pauvreté. Sa mère Varvara Vassilievna, âgée de seulement seize ans à sa naissance, ne supporte pas son veuvage et confie son fils à ses propres parents, les Kachirine.

Ce déménagement chez les grands-parents maternels, raconté au début d'Enfance, est le fond de toute son œuvre autobiographique. Le grand-père Vassili Vassilievitch Kachirine, ancien batelier de la Volga devenu propriétaire d'un atelier de teinture, est un homme dur, autoritaire, parfois violent. Il bat ses petits-fils, ses gendres, sa femme. Sa femme Akoulina Ivanovna, en revanche, devient pour le petit Aleksei la figure tutelaire essentielle : c'est elle qui lui transmet les chansons, les contes, les byliny, l'émotion du sacré. Gorki dira toute sa vie qu'il lui doit son âme d'écrivain.

L'atelier des Kachirine fait faillite. La famille s'enfonce. Aleksei voit la mort autour de lui : ses cousins meurent en bas âge, son demi-frère cadet Sacha succombe au choléra. Sa mère se remarie avec un fonctionnaire, Maximov, qui la maltraite avant de disparaître. En 1878, elle meurt de tuberculose. L'enfant a dix ans, il est orphelin. Le grand-père Kachirine, ruiné, lui annonce un matin : « Tu n'es pas une médaille à mon cou. Va dans le monde, gagne ton pain. »

L'enfance de Gorki est ainsi marquée par trois traits qui structureront toute son œuvre. La brutalité ordinaire de la Russie des bas-fonds : coups, ivrognerie, misère, déchéance des corps. La splendeur paradoxale du folklore et de la parole populaire : les contes d'Akoulina, les chansons des bateliers, les histoires des pèlerins. Et la présence d'une beauté sauvage : la Volga, ses forêts, ses marchands de fourrure, ses mendiants miraculeux. Cette tension entre la laideur et la beauté est la matière même du réalisme gorkien.

Les années vagabondes (1879-1892) : autodidacte de la Russie profonde

Dès ses onze ans, Aleksei Pechkov entre dans ce qu'on appelait alors les « années vagabondes » (khojdenie po moukam, « cheminement à travers les tourments »). Il commence par travailler comme commis dans un magasin de chaussures, puis comme dessinateur dans un atelier d'iconographes. Renvoyé pour insolence, il devient maríton (garçon de cuisine) sur un bateau de la Volga, le Dobry. C'est là qu'un cuisinier illétré mais passionné de lecture, Smouri, lui transmet ce qui sera la grande passion de sa vie : la lecture.

Smouri lit à haute voix, prête ses livres, oblige son jeune apprenti à lire toute la nuit. Aleksei découvre Pouchkine, Lermontov, puis les classiques français — Hugo, Balzac, Dumas — qu'on trouve en traductions à bon marché dans les bouquineries de Kazan. La lecture devient sa façon de survivre psychologiquement aux humiliations du travail. Toute sa vie, Gorki conservera cette gratitude infinie envers le livre : il fondera plus tard la collection « Vies des hommes remarquables » (Жизнь замечательных людей) pour faire connaitre la science et la culture aux classes populaires russes.

En 1884, à seize ans, il part pour Kazan avec l'espoir d'y entrer à l'université. La désillusion est totale : il n'a aucun diplôme, aucun moyen, aucun appui. C'est cette déception qui donnera son titre au troisième volume de la trilogie autobiographique, Mes universités (Мои университеты) — un titre amerè où il revendique pour seule université les chantiers, les boulangeries souterraines, les ateliers, et les rencontres avec les militants populistes du cercle de Romas. Il y travaille comme aide-boulanger dans une cave humide, expérience décrite avec une force inoubliable dans Vingt-six et une.

Le 12 décembre 1887, à dix-neuf ans, il tente de se suicider. Il achete un revolver chez un brocanteur, écrit une lettre d'adieu, et se tire une balle dans la poitrine. La balle traverse le poumon gauche sans toucher le coeur. Sauvé par les médecins de l'hôpital de Kazan, il survivra — mais portera toute sa vie les séquelles pulmonaires, qui déginerent en tuberculose chronique. Cette tentative de suicide, fruit d'une accumulation d'humiliations et d'une crise philosophique aigüe (lectures du nihilisme, choc des cours universitaires entendus à la sauvette), est l'événement le plus intérieur de sa biographie.

De 1888 à 1892, il reprend la route. Il travaille comme veilleur de nuit dans une gare de Tsaritsyne, comme manoeuvre dans des chantiers de chemin de fer, comme pesage de poisson sur la mer Caspienne. Il marche à pied de Tsaritsyne à Tiflis (l'actuelle Tbilissi) en passant par le Caucase. Il fait l'expérience directe des déclasses, des vagabonds, des ouvriers saisonniers : cette matière sociale sera la chair de toute son œuvre.

La révélation littéraire : Tchelkach (1895) et les nouvelles de jeunesse

En septembre 1892, à Tiflis, sur une suggestion de l'avocat-publiciste Alexandre Kalujny, il rédige une nouvelle inspirée d'une légende rom : Makar Tchoudra. Le journal local Kavkaz la publie le 12 (24) septembre 1892, signée « M. Gorki ». C'est sa première publication. La nouvelle, romantique et flamboyante, raconte l'amour tragique d'un voleur de chevaux et d'une jeune fille rom. Elle annonce le goût de Gorki pour les marges, les libertaires, les hors-la-loi.

De retour à Nijni-Novgorod en 1893, Gorki entre comme journaliste au Volgar, puis à Samarskaïa Gazeta, où il publie reportages, chroniques, feuilletons. Son style se forge : vif, coloré, attentif aux détails du quotidien. Il publie des nouvelles dans les journaux et les revues littéraires moscovites et pétersbourgeoises. Tchelkach (1895), publié dans la grande revue Rousskoie Bogatstvo, est sa première vraie réussite : l'histoire d'un docker contrebandier d'Odéssa qui méprise un jeune paysan attiré par l'appât du gain. Le critique Mikhailovski le repère. Tolstoï le lit. Tchekhov écrit à Souvorine : « Voilà un nouveau venu qui a un véritable talent. »

Suivent en quelques années Konovalov (1897), Malva (1897), L'Ancien camarade (1898), Vingt-six et une (1899) et le grand roman Foma Gordeïev (1899). Tous ces textes mettent en scène les bossiaki (босяки), littéralement « les va-nu-pieds » : vagabonds, dockers, anciens artisans ruinés, marginaux qui vivent en marge de la société russe en pleine industrialisation. Gorki ne les présente ni comme des victimes pitoyables ni comme des canailles, mais comme des personnages dotés d'une dignité tragique, d'une liberté sauvage, d'une parole forte.

Ce regard est nouveau dans la littérature russe. Avant Gorki, le peuple était soit idealisé (Tolstoï et son moujik mystique), soit pleuré (Tourguéniev et ses paysans nostalgiques), soit moralisé (les populistes des années 1870). Gorki, lui, peint le peuple de l'intérieur, sans pitié ni sentimentalisme. Sa langue est colorée de tournures populaires, parsemée d'argot, née des bateliers et des dockers. Cette innovation linguistique fascine ses contemporains, choqués mais conquis.

Dès 1898, ses Récits et nouvelles en deux volumes connaissent un succès immense : trois éditions en moins d'un an, traductions immédiates en allemand, en français, en anglais. À trente ans, le vagabond autodidacte est devenu l'écrivain russe le plus lu après Tolstoï. Sa renommée dépasse les frontières de la Russie : dans les cénacles parisiens, on cite Gorki comme le visage moderne de la littérature slave.

La trilogie autobiographique : Enfance, En gagnant mon pain, Mes universités

Le sommet littéraire de Gorki réside probablement dans sa trilogie autobiographique, écrite tardivement, entre 1913 et 1923, et qui retrace son enfance et sa jeunesse jusqu'à l'age de vingt ans. Ces trois livres, lus encore aujourd'hui dans toutes les langues, sont à la littérature russe ce que les Confessions de Rousseau sont à la littérature française : une matrice du genre autobiographique moderne.

Enfance (Детство, 1913) couvre les années 1871-1879, depuis la mort du père jusqu'au moment où le grand-père Kachirine envoie son petit-fils « dans le monde ». Le livre, structuré en treize chapitres, raconte la maison Kachirine, l'atelier de teinture, les scènes de violence familiale, l'enterrement du frère cadet, la mort de la mère. Mais c'est aussi le livre des contes d'Akoulina, des chansons populaires, des pèlerins, des illuminations de l'enfance. Tolstoï lit le livre à sa parution et le qualifie de « chef-d'œuvre » ; les critiques français (André Gide, en particulier) lui consacrent des articles enthousiastes.

En gagnant mon pain (В людях, littéralement « Parmi les hommes », 1916) couvre les années 1879-1884 : le travail comme commis chez les marchands, le bateau de la Volga, l'atelier d'iconographes, les premières lectures sérieuses. Le livre est un grand roman d'apprentissage, ponctuй de portraits inoubliables : Smouri le cuisinier-lecteur, « la Belle reine Margot » voisine de palier qui prête Notre-Dame de Paris, le dessinateur Sitanov. Le ton, plus ample que dans Enfance, mêle narration et réflexion ethnographique sur la société marchande russe d'avant 1900.

Mes universités (Мои университеты, 1923) clot la trilogie en couvrant les années 1884-1888 : l'arrivée à Kazan, la découverte des cercles d'étudiants populistes, la cave-boulangerie, la tentative de suicide de 1887. Le titre est ironique : l'université réelle est l'expérience populaire, et non l'institution dont l'autodidacte fut exclu. C'est aussi le livre le plus politisé de la trilogie : Gorki y reconstruit rétrospectivement sa propre formation révolutionnaire et l'éveil de sa conscience socialiste.

La trilogie a suscité une postérité considérable. En URSS, elle a été lue par toutes les générations comme un texte canonique enseigné à l'école. En France, l'adaptation cinématographique de Mark Donskoi en trois films (1938, 1939, 1940) a fait connaitre le livre à un large public. Aujourd'hui, la trilogie reste l'une des oeuvres les plus traduites de Gorki et l'une des portes d'entrée les plus fréquentes à son univers.

Les Bas-fonds (1902) : révolution théâtrale et succès parisien

Si la nouvelle a fait connaître Gorki en Russie, c'est le théâtre qui l'a imposé mondialement. Les Bas-fonds (На дне, « Au fond »), créée le 18 décembre 1902 au Théâtre d'Art de Moscou (MKhAT) sous la direction de Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, est l'un des plus grands triomphes théâtraux de l'histoire russe.

La pièce se déroule dans un asile de nuit moscovite, où cohabitent une douzaine de déclasses : l'ancien baron Boutylov, le voleur Vaska Pepel, le fileur Klechtch, l'actrice déchue Nastia, l'aubergiste Kostylev, le vieux pèlerin Louka. Pendant quatre actes, ces personnages parlent, boivent, se méprisent, s'aiment, meurent. L'arrivée du pèlerin Louka, qui prêche la consolation par l'illusion, et le contre-discours de l'ouvrier Satïne, qui défend la vérité nue (« L'homme ! C'est superbe, ça sonne fier ! »), structurent le débat philosophique de la pièce.

Stanislavski raconta dans ses mémoires l'extraordinaire travail de préparation. La compagnie du MKhAT visita pendant des semaines les asiles de nuit de Khitrov, le quartier-bas-fonds de Moscou : les acteurs s'imprégnaient des odeurs, des regards, des gestes des vagabonds. Gorki lui-même, autodidacte du peuple, conseillait les comédiens. Le résultat fut un choc esthétique sans précédent. La première du 18 décembre 1902 fut suivie de plus de vingt rappels. Le public moscovite, éberlué, découvrit sur scène ce qu'il croisait dans la rue sans le voir.

Le succès européen suivit immédiatement. La pièce, traduite en allemand par Erich Boerngraeber, fut créée à Berlin en 1903 par Max Reinhardt : un triomphe. À Paris, Les Bas-fonds furent joués pour la première fois en 1905 sous le titre Les Bas-fonds (titre qui s'imposa) et frénétiquement applaudis. Jean Renoir en tirera son film célèbre de 1936, avec Jean Gabin et Louis Jouvet, alors qu'au même moment Gorki agonisait près de Moscou. Akira Kurosawa adaptera la pièce au Japon en 1957.

Du strict point de vue dramatique, Les Bas-fonds appartiennent à la même révolution théâtrale que Tchekhov : peu d'action extérieure, accent mis sur les voix et les fragments d'existence, refus de la chute spectaculaire. Mais là où Tchekhov peint la noblesse désargentée et l'intelligentsia provinciale, Gorki donne la parole aux vagabonds. La complémentarité est totale. C'est ce que reconnuîtra Tchekhov lui-même dans ses lettres.

Gorki, Tchekhov, Tolstoï : amitiés et rivalités littéraires

L'ascension fulgurante de Gorki dans les années 1898-1902 lui ouvre les portes des deux plus grands écrivains vivants de la Russie : Anton Tchekhov et Léon Tolstoï. Les deux relations, profondément différentes, ont marqué sa formation littéraire et son destin personnel.

Avec Tchekhov, c'est une amitié véritable, faite de respect mutuel et de tendresse. Les deux hommes se rencontrent en 1898 à Yalta, où Tchekhov, tuberculeux, vit ses dernières années. Gorki, lui aussi atteint, vient prendre les eaux. Ils échangent une correspondance abondante — plus de cent lettres —, se voient régulièrement à Yalta entre 1899 et 1904. Tchekhov, plus âgé de huit ans, est pour Gorki un modèle de retenue, de probité artistique, de sens du détail. Gorki, en retour, apporte à Tchekhov son énergie, son engagement, sa conviction révolutionnaire. C'est Gorki qui, en avril 1902, démissionne avec éclat de l'Académie impériale des sciences en signe de protestation contre le retrait de l'élection de Gorki imposée par le tsar.

La mort de Tchekhov en juillet 1904 frappe profondément Gorki. C'est lui qui écrira l'article furieux dénonçant le rapatriement du cercueil de Tchekhov dans un wagon-citerne portant la mention « pour le transport des huîtres fraîches ». Le texte, intitulé « Anton Tchekhov » (1905), restera l'un des plus beaux portraits jamais ecrits sur Tchekhov. On le retrouve aujourd'hui dans toutes les anthologies critiques : c'est par Gorki que la postérité entend la voix de Tchekhov.

Avec Tolstoï, les choses sont plus compliquées. Les deux hommes se rencontrent en 1900 à Iasnaïa Poliana. Gorki, qui vénère le grand écrivain depuis l'enfance, est intimidé. Tolstoï le reçoit avec une bienveillance teintée d'ironíe : il apprécie son talent mais lui reproche son socialisme et son goût pour les bossiaki. Gorki publiera plus tard ses Notes sur Tolstoï (1919), portrait extraordinaire et complexe d'un homme qu'il aimait sans revérer entièrement. La phrase la plus célèbre du livre : « Tant que cet homme est vivant, je ne suis pas orphelin sur cette terre. »

Gorki côtoya aussi d'autres géants de la littérature russe : Korolénko, son maitre à penser des débuts, qui le protegea littérairement ; Bounine, futur prix Nobel, longtemps proche, brouillé après 1917 ; Andreïev, qu'il publia ; et plus tard Mikhaïl Boulgakov et Pasternak qu'il protégea du pouvoir stalinien dans la mesure de ses moyens déclinants.

Maxime Gorki en compagnie d'Anton Tchekhov à Yalta vers 1900
Gorki et Tchekhov à Yalta, vers 1900 : l'amitié entre les deux écrivains marqua leurs dernières années

Engagement politique : 1905, exil à Capri (1906-1913)

Le tournant politique de Gorki est le Dimanche rouge du 9 (22) janvier 1905, lorsque la troupe tsariste tira sur la manifestation pacifique conduite par le pope Gapone devant le Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg. Gorki, qui assistait à la manifestation, rédigea aussitôt un manifeste accusant le tsar Nicolas II du massacre. Il fut arrêté le 12 janvier et incarcéré à la forteresse Pierre-et-Paul. La protestation européenne — Anatole France, G. K. Chesterton, Thomas Hardy, Maeterlinck signent une pétition — le fait libérer en février 1905.

De 1905 à 1906, Gorki finance le parti bolchevik. Il rencontre Lénine au Ve Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie à Londres en 1907. C'est le début d'une amitié ambivalente qui durera jusqu'à la mort de Lénine en 1924. Gorki découvre chez l'autre émigré russe une intelligence politique et une volonté qu'il n'a vues chez aucun de ses contemporains.

En octobre 1906, il s'embarque pour les États-Unis avec sa compagne, l'actrice Maria Andreïeva (Maria Andreeva), pour collecter des fonds destinés aux bolcheviks. Le voyage est un désastre : la presse américaine découvre que Gorki et Andreïeva ne sont pas mariés (il refuse de divorcer de sa première épouse Ekaterina Pechkova, qui élève son fils Maxime), un scandale éclate, les portes des riches mecenes se ferment. Gorki se réfugie dans les Adirondacks pendant l'été 1906 et y écrit l'essentiel de La Mère (Мать, 1906), roman de la prise de conscience révolutionnaire d'une mère d'ouvrier. La pièce sera plus tard considérée comme l'une des matrices du réalisme socialiste.

En octobre 1906, Gorki et Andreïeva s'installent à Capri, dans la villa Spinola que Gorki louera puis achètera. L'île napolitaine devient pour sept ans son refuge et un centre intellectuel européen. Il y écrit L'Aveu (1908), L'Été (1909), Vassa Jeleznova (1910). Il y reçoit Lénine en avril 1908 et juillet 1910, ainsi que tout le gotha bolchevik européen. Il finance et anime à Capri une école de propagande révolutionnaire (1909) destinée à former les militants ouvriers russes. Cette école, dirigée avec son ami le philosophe Bogdanov, sera dissoute après la rupture avec Lénine sur les questions philosophiques.

L'amnistie tsariste de 1913, accordée à l'occasion du tricentenaire de la dynastie Romanov, lui permet de rentrer en Russie. Il s'installe à Saint-Pétersbourg, fonde la maison d'éditions Parus (« la voile »), publie sa première grande œuvre autobiographique Enfance en 1913 (voir aussi notre dossier sur la diaspora russe et l'exil, qui décrit le contexte plus large des migrations littéraires russes du début du XXe siècle).

Après 1917 : sauveur des intellectuels affamés de Petrograd

La Révolution d'octobre 1917 prend Gorki à contre-pied. Il a soutenu la révolution de Février mais désapprouve la prise de pouvoir bolchevique d'Octobre. Dans son journal Novaïa Jizn (« la vie nouvelle »), il publie entre mai 1917 et juillet 1918 les célèbres Pensées intempestives (Несвоевременные мысли), série d'articles violemment critiques contre la terreur bolchevique, la suppression des libertés, les arrestations arbitraires, l'hostilité envers l'intelligentsia. C'est l'un des grands textes du XXe siècle russe, longtemps interdit en URSS, redecouvert après la perestroïka.

Lénine, irrité, suspend le journal en juillet 1918 (officiellement pour des raisons de pénurie de papier). Mais la rupture n'est pas consommée : l'amitié de quinze ans entre les deux hommes résiste. En 1919-1921, Gorki devient le protecteur des intellectuels affamés de Petrograd. La capitale, frappée par la guerre civile, le blocus, les coupures de chauffage, voit mourir de faim et de froid plusieurs grands écrivains et savants. Gorki, par son influence directe sur Lénine, obtient la création de deux institutions exceptionnelles.

La Maison des savants (Дом ученых), fondée en janvier 1920, et la Maison des écrivains (Дом писателей), fondée en 1919, fournissent rations alimentaires, logements chauffés, et travaux de traduction rémunerées à des centaines d'intellectuels. La maison d'éditions Vsemirnaïa Litieratoura (« la littérature mondiale »), également créée par Gorki en 1918, propose à des dizaines d'auteurs (parmi lesquels Bounine, Zamiatine, Blok, Akhmatova, Goumiliev, Lozinski) un travail de traduction et d'édition des classiques de la littérature occidentale. Sans Gorki, beaucoup de ces écrivains seraient morts de faim en 1919-1921.

Le bénéficiaire le plus tragique de cette protection est le poète Nikolaï Goumiliev, ex-mari d'Anna Akhmatova. Arrêté en aout 1921 sous l'accusation fabriquée de complot monarchiste, Gorki intervint personnellement auprès de Lénine pour obtenir sa libération. Il obtint l'accord, mais pendant qu'il rentrait de Moscou en train, Goumiliev fut fusillé le 26 août. Cet échec marqua durablement Gorki et précipita son départ en exil.

En 1921, épuisé, malade (la tuberculose recommence à le miner), brouillé avec Lénine sur la répression, Gorki accepte de partir à l'étranger pour soigner ses poumons. Il quitte la Russie soviétique en octobre 1921 et ne reviendra pas avant 1928.

Le second exil et le retour en URSS (1928, 1933)

De 1921 à 1928, Gorki vit successivement en Allemagne (Berlin, Heringsdorf), en Tchécoslovaquie (Marian-ské Lázně), puis en Italie. À partir de 1924, il s'installe définitivement à Sorrente, dans la villa Il Sorito, et y restera jusqu'en 1933. Capri est trop exposée aux journalistes, Sorrente plus discrete. Il y écrit la fin de la trilogie autobiographique (Mes universités, 1923), les Notes d'un journal (1924), Les Artamonov (1925) et le grand roman-fleuve La Vie de Klim Samguine (1925-1936) en quatre volumes, fresque générationnelle de l'intelligentsia russe entre 1880 et 1917.

Le second exil est complexe. Officiellement, Gorki est en cure : ses poumons exigent un climat doux. Politiquement, il prend ses distances avec le bolchevisme triomphant : il refuse de cautionner les persécutions des intellectuels en URSS, refuse de rentrer malgré les sollicitations répétées du Kremlin. Sa correspondance avec Romain Rolland, avec Stéfan Zweig, avec Henri Barbusse, est celle d'un homme qui s'interroge sur ce qu'est devenue la révolution.

Mais Staline, arrivé au pouvoir en 1924-1928, comprend l'importance symbolique de Gorki. Il a besoin du grand écrivain pour légitimer son régime. La Négociée dure plusieurs années. Staline envoie des messages, des délégations, des cadeaux. Il fait pression sur la famille proche (Ekaterina Pechkova, le fils Maxime). Il fait nettoyer les rues de Moscou, libérer des prisonniers, embellir les façades pour la visite de l'écrivain. Il rebaptise Nijni-Novgorod en « Gorki » en 1932, honneur exceptionnel.

Gorki cède progressivement. En 1928, il fait un premier voyage en URSS, soigneusement organisé. Il visite les Solovki, l'archipel monastique du Grand Nord transformé en camp de concentration, et publie un reportage qui euphorise la réalité concentrationnaire—texte qui sera l'un des plus reprochés de sa carrière. En 1929 et 1931, il fait d'autres voyages. En 1933, il rentre définitivement en URSS. Il s'installe d'abord dans une grande maison de Moscou, l'ancienne demeure de l'industriel Ríabouchinski (aujourd'hui maison-musée Gorki sur la Malaïa Nikitskaïa), puis à la datcha de Gorki Leninskié, propriété gardée par le NKVD.

Le réalisme socialiste et le Premier Congrès des écrivains soviétiques (1934)

Le retour de Gorki en URSS coincide avec la liquidation de toutes les associations littéraires indépendantes (1932) et la création de l'Union des écrivains soviétiques, structure unique sous contrôle politique direct. Le Premier Congrès des écrivains soviétiques, qui se tient à Moscou du 17 août au 1er septembre 1934, est l'événement central de la littérature soviétique du XXe siècle. Il proclame la doctrine du réalisme socialiste comme méthode officielle de l'art soviétique.

Gorki préside ce Congrès. Il prononce le discours d'ouverture, d'une longueur de plusieurs heures, dans lequel il consacre la nouvelle doctrine. Selon la définition adoptée, le réalisme socialiste est « une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire ». Concrètement, cela signifie : peindre la société soviétique non comme elle est, mais comme elle devrait être selon la doctrine officielle. Le héros doit être positif, le travail doit être exalté, le Parti doit être l'horizon. Toute oeuvre qui s'écarte de cette norme est qualifiée de « formaliste » ou « décadente » et risque la censure.

L'attitude de Gorki face à cette doctrine reste controversée. D'un côté, il en est le hussart officiel : il préside le Congrès, il signe les attentes, il publie des articles célébrant les chantiers staliniens (le canal mer Blanche-Baltique, qu'il visita en 1933, fait l'objet d'un livre collectif qu'il dirigea et qui occulta entièrement la mortalité massive des détenus). De l'autre, il essaie de protéger plusieurs écrivains menacés — Boulgakov, Isaac Babel, Pasternak, Akhmatova —, intervient pour Mandelstam après son arrestation de 1934, demande l'indulgence pour les anciens compagnons de route socialistes-révolutionnaires.

La verité biographique est probablement que Gorki, vieillissant, malade, isolé dans sa datcha sous surveillance permanente, n'a plus la force ni la lucidité nécessaire pour s'opposer frontalement à Staline. Sa correspondance des dernières années montre une mélancolie croissante, une fatigue, des doutes. Mais il ne démisionne pas. Il est devenu, malgré lui ou pas, le visage littéraire du régime stalinien.

La mort suspecte de juin 1936 : empoisonnement ?

Le 18 juin 1936, à Gorki Leninskié, datcha de fonction où l'écrivain vivait sous la surveillance permanente du NKVD, Maxime Gorki s'éteint après plusieurs jours de maladie aiguë. Il a soixante-huit ans. Officiellement, il est victime d'une grippe compliquée d'une pneumonie sur fond de tuberculose ancienne. Ses deux médecins traitants, Lev Levine et Pletnev, signent un certificat conforme. Staline en personne porte le cercueil aux funérailles d'État le 20 juin 1936. L'urne est placée dans le mur du Kremlin.

Mais en mars 1938, lors du troisième procès de Moscou (le procès du « bloc des droitiers et trotskistes »), Staline accuse les anciens dirigeants bolcheviques Boukharine et Rykov, ainsi que l'ancien chef du NKVD Genrikh Iagoda, d'avoir orchestré l'empoisonnement de Gorki. Selon l'accusation, Iagoda aurait fait administrer des médicaments toxiques à l'écrivain, sur ordre de Boukharine, pour éliminer un opposant potentiel. Les médecins Levine et Pletnev sont jugés en même temps que les politiques. Levine, Iagoda et Boukharine sont condamnés à mort et fusillés en mars 1938. Pletnev est condamné à 25 ans de camp et meurt en 1941.

Cette accusation est aujourd'hui considérée comme une fabrication stalinienne. Les historiens (Robert Conquest, Vitali Chentalinski, Nicolas Werth) s'accordent sur le fait que les confessions des accusés ont été obtenues sous torture et que les preuves médicales ont été manipulées. Le procès servait à éliminer des rivaux politiques.

Mais une seconde théorie a émergé depuis l'ouverture des archives soviétiques : Staline lui-même aurait fait éliminer Gorki, devenu encombrant car réticent à cautionner la grande terreur qui s'amorçait. Cette thèse a été soutenue par l'historien Arkady Vaksberg dans Le Mystere Gorki (1996), qui relève plusieurs éléments : la mort opportune de Gorki six mois avant le premier procès de Moscou, l'isolement croissant de l'écrivain, les contre-mesures médicales suspectes, le fait que son fils Maxime Pechkov était déjà mort dans des conditions douteuses en mai 1934 (gelé sur un banc après un dîner organisé par Iagoda).

La verité reste indecidable. La thèse médicale—Gorki tuberculeux chronique, fragilisé depuis 1887, mort d'une pneumonie surinfectiée—reste la plus probable au regard des données factuelles. Mais le contexte stalinien, la mort suspecte du fils, l'isolement total de l'écrivain dans ses dernières années, font que le doute n'a jamais été levé. Les biographies récentes (Pavel Basinski, Nadejda Primotchkina) maintiennent ce point d'interrogation comme l'une des énigmes irrésolues de l'histoire soviétique.

Quoi qu'il en soit, Gorki a été inhumé en grande pompe dans le mur du Kremlin, sur la place Rouge, à quelques mètres du tombeau de Lénine. Sa femme séparée Ekaterina Pechkova et plusieurs membres de sa famille sont en revanche enterrés au cimetière de Novodevitchi, nécropole d'écrivains et d'artistes que Gorki connaissait bien.

Datcha de Maxime Gorki à Sorrente, en Italie, lieu de son second exil de 1924 à 1933
La villa Il Sorito à Sorrente, en Italie : refuge de Gorki entre 1924 et 1933, où il écrivit Mes universités et La Vie de Klim Samguine

Postérité et réception en France : Aragon, Triolet, Rolland

La réception française de Gorki est ancienne et constante. Dès 1900, ses nouvelles sont traduites par Serge Persky et publiées au Mercure de France. Les Bas-fonds, joués à Paris en 1905, rencontrent un immense succès. André Gide, dans la NRF de 1914, lui consacre un article enthousiaste. Les milieux progressistes français (Anatole France, Jean Jaures, Romain Rolland) le tiennent pour l'incarnation littéraire de la cause socialiste russe.

Après 1917, la réception se polarise. Les milieux communistes (Henri Barbusse, Romain Rolland) le célèbrent comme leur maître. Les milieux conservateurs (Maurras, Bainville) le dénoncent. Au milieu, une figure exceptionnelle : Romain Rolland, prix Nobel de littérature 1915, ami fidèle de Gorki depuis Capri, échange avec lui une correspondance massive (plus de deux cents lettres) entre 1916 et 1936. Cette correspondance, publiée par Jean Pérus en 1991, est l'un des grands documents intellectuels du XXe siècle.

Dans les années 1930, deux figures du Parti communiste français s'érigent en passeurs principaux : Louis Aragon et Elsa Triolet. Triolet, née Ella Kagan à Moscou en 1896, soeur de Lili Brik (la muse de Maïakovski), traduit plusieurs textes de Gorki, écrit des préfaces, milite pour la diffusion de son œuvre. Aragon, dans L'Histoire parallèle des deux littératures russe et française (1965), consacre à Gorki un développement central. La traduction francçaise des Bas-fonds, des nouvelles, de la trilogie, paraissent régulièrement chez Gallimard, Éditeurs Français Réunis, Folio.

Au cinéma, l'héritage de Gorki est considérable. Jean Renoir adapte Les Bas-fonds en 1936, l'année même de la mort de l'écrivain, avec Jean Gabin (Pepel) et Louis Jouvet (le baron). En 1957, Akira Kurosawa en tire Donzoko, transposant l'action dans un Tokyo de l'ère Edo. Mark Donskoi, en URSS, adapte la trilogie autobiographique en trois films (L'Enfance de Gorki 1938, Mes apprentissages 1939, Mes universités 1940), trilogie cinématographique considérée comme un sommet du cinéma soviétique d'avant-guerre.

Aujourd'hui, Gorki reste l'un des écrivains russes les plus lus en France, même si son aura politique a décliné avec la chute de l'URSS. Les biographies récentes (Henri Troyat 1986, Pavel Basinski 2017 traduit en 2020) le restituent dans toute sa complexité : ni héros soviétique pur, ni complice cynique du stalinisme, mais figure tragique d'un écrivain venu du peuple, hapé par l'histoire, broye dans ses dernières années par un pouvoir dont il avait préparé l'avènement.

Pour qui s'intéresse aux relations entre littérature russe et patrimoine culturel francophone, le portail Cercle Pouchkine propose un panorama détaillé des grandes figures russes lues en France. Gorki y figure aux côtés de Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov.

Tableau chronologique de la vie de Maxime Gorki

Date Événement
16 (28) mars 1868 Naissance à Nijni-Novgorod sous le nom d'Aleksei Maksimovitch Pechkov, fils d'un ouvrier tapissier
1871 Mort du père Maxim Pechkov du choléra ; entrée chez les grands-parents Kachirine
1878 Mort de la mère Varvara ; le grand-père envoie l'enfant « dans le monde »
1879-1884 Années vagabondes : commis, marmiton sur la Volga, dessinateur d'icones
1884-1888 Période de Kazan : aide-boulanger, fréquentation des cercles populistes
12 décembre 1887 Tentative de suicide à Kazan ; balle dans la poitrine, survécu
1888-1892 Errances dans le sud de la Russie et le Caucase, jusqu'à Tiflis
12 (24) septembre 1892 Première publication : Makar Tchoudra dans le journal Kavkaz, signée « M. Gorki »
1895 Publication de Tchelkach dans Rousskoie Bogatstvo ; révélation littéraire
1898 Première édition de ses Récits et nouvelles ; succès national
1900 Première rencontre avec Tolstoï à Iasnaïa Poliana
18 décembre 1902 Création des Bas-fonds au Théâtre d'Art de Moscou (MKhAT) ; triomphe
9 (22) janvier 1905 Dimanche rouge ; arrestation et incarcération à la forteresse Pierre-et-Paul
Octobre 1906 Voyage aux États-Unis avec Maria Andreïeva, puis installation à Capri
1906 Rédaction de La Mère dans les Adirondacks
1907 Rencontre avec Lénine au Ve Congrès du POSDR à Londres
1909 Fondation de l'école de Capri pour la propagande révolutionnaire
1913 Retour en Russie après amnistie ; publication d'Enfance
1916 Publication d'En gagnant mon pain
1917-1918 Pensées intempestives dans le journal Novaïa Jizn ; rupture partielle avec Lénine
1919-1921 Sauveur des intellectuels affamés de Petrograd : Maison des savants, Vsemirnaïa Litieratoura
26 août 1921 Exécution de Goumiliev malgré l'intervention de Gorki
Octobre 1921 Second départ en exil : Allemagne, Tchécoslovaquie, Italie
1923 Publication de Mes universités
1924-1933 Installation à Sorrente, villa Il Sorito ; rédaction de La Vie de Klim Samguine
1928 Premier voyage en URSS ; visite des Solovki
1932 Nijni-Novgorod rebaptisée « Gorki »
11 mai 1934 Mort suspecte du fils Maxime Pechkov
17 août-1er septembre 1934 Présidence du Premier Congrès des écrivains soviétiques ; doctrine du réalisme socialiste
18 juin 1936 Mort à Gorki Leninskié, datcha près de Moscou ; circonstances controversées
20 juin 1936 Funérailles d'État ; urne placée dans le mur du Kremlin
Mars 1938 Troisième procès de Moscou : accusation fabriquée d'empoisonnement contre Iagoda et les médecins
1990 Nijni-Novgorod retrouve son nom historique après la chute du régime soviétique
« L'homme ! C'est superbe, ça sonne fier ! » — Satïne, dans Les Bas-fonds, acte IV.

Questions fréquentes

Quel est le véritable nom de Maxime Gorki ?

Le véritable nom de Maxime Gorki est Aleksei Maksimovitch Pechkov (Алексей Максимович Пешков), né le 28 mars 1868 à Nijni-Novgorod. Le pseudonyme « Maxime Gorki », qu'il adopte en 1892 pour signer sa nouvelle Makar Tchoudra, signifie littéralement « Maxime l'amer » en russe : gorki (горький) veut dire « amer ». Ce choix renvoie autant à l'amertume de son enfance pauvre qu'à la rudesse du regard qu'il porte sur la Russie de son temps.

Pourquoi Gorki s'est-il exilé à Capri ?

Gorki s'exile en 1906 pour deux raisons. D'abord politique : il a soutenu activement la révolution de 1905, signé un manifeste après le Dimanche rouge du 9 janvier 1905, et la police tsariste l'a arrêté en janvier 1905 puis libéré sous caution après la protestation européenne. Ensuite sanitaire : il est tuberculeux et a besoin d'un climat doux. Après un voyage aux États-Unis raté, il s'installe à Capri en octobre 1906 avec sa compagne Maria Andreïeva. Il y reste jusqu'en 1913, accueille les bolcheviks (dont Lénine), et anime une école de propagande révolutionnaire.

Quelles sont les œuvres principales de Gorki ?

Les œuvres majeures de Gorki couvrent près de quarante ans. Côté nouvelles et romans : Tchelkach (1895), Foma Gordeïev (1899), La Mère (1906), souvent considérée comme le premier roman du réalisme socialiste. Côté théâtre : Les Bas-fonds (1902), pièce qui le rend mondialement célèbre, Les Estivants (1904), Les Barbares (1905). Et surtout sa trilogie autobiographique : Enfance (1913), En gagnant mon pain (1916) et Mes universités (1923), qui retrace son parcours d'autodidacte de la Russie profonde.

Quelle a été la relation entre Gorki et Lénine ?

La relation Gorki-Lénine est l'une des amitiés intellectuelles les plus complexes du siècle. Ils se rencontrent en 1907 au Ve Congrès du POSDR à Londres. Gorki finance le parti bolchevik depuis Capri, accueille Lénine sur l'île en 1908 et 1910. Mais en 1917-1918, Gorki publie dans son journal Novaïa Jizn les Pensées intempestives qui critiquent violemment la terreur bolchevique. Lénine, irrité, suspend le journal en juillet 1918. Pourtant, en 1919-1921, Gorki devient le sauveur officieux des intellectuels affamés de Petrograd. Lénine le pousse à partir se soigner à l'étranger en 1921.

Maxime Gorki est-il mort empoisonné par Staline ?

La mort de Gorki, le 18 juin 1936 à Gorki Leninskié près de Moscou, reste l'une des énigmes les plus discutées de l'histoire soviétique. Officiellement, il succombe à une grippe compliquée d'une pneumonie après une longue tuberculose. Mais les procès de Moscou de 1938 accusent les médecins et l'ancien chef du NKVD Iagoda d'avoir empoisonné l'écrivain sur ordre de Boukharine et des trotskistes—thèse fabriquée par Staline pour éliminer ses rivaux. La thèse opposant Staline éliminant un Gorki devenu encombrant n'est pas non plus prouvée. La thèse médicale (tuberculose ancienne) reste la plus probable, mais le doute persiste.

Comment lire Gorki en français aujourd'hui ?

Plusieurs éditions françaises de Gorki sont disponibles. La référence demeure les Œuvres en deux volumes dans la collection Bibliothèque de la Pléiade (1975), dirigées par Jean Pérus, qui rassemblent la trilogie autobiographique, les principales nouvelles et Les Bas-fonds. Les Pensées intempestives ont été traduites par Sophie Benech aux éditions Interférences (2009), édition de référence. La trilogie autobiographique est disponible en Folio classique, traduction de Gabrielle Merzbach. Pour les nouvelles, la traduction récente d'Anne Coldefy-Faucard offre un texte plus juste que les anciennes versions de Serge Persky.

Où est enterré Maxime Gorki ?

Maxime Gorki est inhumé dans le mur du Kremlin, sur la place Rouge à Moscou, après des funérailles d'État présidées par Staline le 20 juin 1936. Son urne funéraire repose dans la nécropole du Kremlin parmi les plus hauts dignitaires du régime soviétique, près de Lénine. Sa femme Ekaterina Pechkova, dont il était séparé depuis 1903, est en revanche enterrée au cimetière de Novodevitchi, ainsi que plusieurs membres de sa famille. La distinction entre les deux nécropoles reflète la sacralisation politique de l'écrivain par le pouvoir stalinien.