Anton Tchekhov : vie, œuvre et héritage du maître de la nouvelle russe
Introduction : le maître de la nouvelle moderne
Dans la constellation des géants de la littérature russe, Anton Tchekhov occupe une place singulière. Ni l'ampleur prophétique de Dostoïevski, ni la masse romanesque de Tolstoï, ni le lyrisme incantatoire de Pouchkine : Tchekhov a choisi la concision, la retenue, l'art de l'instant. Il est l'écrivain de la nuance, du non-dit, de l'inéclos. En l'espace d'une vie brève — quarante-quatre ans seulement — il a posé les fondations de la nouvelle moderne et réinventé la dramaturgie occidentale.
Né en 1860 dans une petite ville portuaire de la mer d'Azov, fils d'un épicier et petit-fils de serf, Tchekhov est l'un des rares grands écrivains russes à n'appartenir ni à l'aristocratie ni à l'intelligentsia traditionnelle. Cette origine modeste, qu'il assumera toute sa vie, lui donne un regard décalé sur la société russe : il observe les nobles désargentés, les médecins de province, les paysans, les fonctionnaires, les actrices et les marchands avec la même attention précise et la même ironíe tendre.
Médecin de formation, écrivain par nécessité financière puis par vocation absolue, Tchekhov a vécu une vie d'une exemplarité rare. Il a soutenu sa famille élargie dès l'adolescence, soigné gratuitement les paysans pendant les famines et les épidémies de choléra, entrepris à trente ans un voyage extraordinaire à travers la Sibérie pour visiter le bagne de Sakhaline, fondé des écoles dans son village de Mélikhovo, et écrit sans relâche malgré la tuberculose qui le minait. Son existence et son œuvre sont indissociables : l'une comme l'autre sont des modèles de tenue.
Enfance à Taganrog et études à Moscou (1860-1884)
Anton Pavlovitch Tchekhov naît le 17 (29) janvier 1860 à Taganrog, port marchand de la mer d'Azov fondé par Pierre le Grand. Il est le troisième des six enfants de Pavel Egorovitch Tchekhov, épicier et tenancier d'une boutique d'« articles coloniaux », et d'Evguénia Iakovlevna Morozova, fille d'un marchand de tissus. Le grand-père paternel, Egor Tchekhov, était né serf et avait racheté la liberté de toute sa famille en 1841 pour 700 roubles — donnée biographique fondamentale qui marque toute la psychologie de l'écrivain.
Le père, homme pieux et autoritaire, dirige la maisonnée d'une main rude. Il oblige ses fils à chanter dans le chœur d'église à l'aube, les fait travailler dans l'épicerie dès leur plus jeune âge, et n'hésite pas à recourir aux châtiments corporels. Tchekhov dira plus tard : « Mon enfance n'a pas eu d'enfance. » Mais cette éducation rigoureuse lui forge un sens du devoir, une économie de moyens et une discipline d'écriture qui ne le quitteront jamais. La mère, en revanche, transmet à ses enfants la tendresse, l'imagination, le goût des récits.
Tchekhov entre en 1868 au gymnase classique de Taganrog, établissement réputé où il apprend le grec, le latin, le français et l'allemand. Il y découvre Shakespeare, Cervantes, Hugo, Tourguéniev. Il fréquente assidûment le théâtre municipal, l'un des meilleurs de Russie méridionale, et y voit ses premières pièces de Gogol et d'Ostrovski. C'est là, dans cette ville cosmopolite où se croisent Grecs, Italiens, Arméniens, Juifs et Russes, que se forme son regard d'observateur.
En 1876, la faillite paternelle change brutalement la vie de la famille. Pavel Egorovitch, criblé de dettes, fuit à Moscou pour échapper à la prison pour dettes. Sa femme et les enfants cadets le suivent, mais Anton, alors âgé de seize ans, reste seul à Taganrog pour terminer ses études secondaires. Pendant trois ans, il subvient à ses besoins en donnant des leçons particulières et envoie même de l'argent à sa famille à Moscou. Cette responsabilité précoce le mûrit considérablement et l'oblige à une autonomie qu'il revendiquera toujours.
En 1879, son baccalauréat en poche, Tchekhov rejoint sa famille à Moscou et s'inscrit à la faculté de médecine de l'université impériale. Il y suit les cours des plus grands cliniciens russes, dont Grigori Zakharïne et Alexeï Ostroumov. Pour soutenir financièrement ses parents et ses frères — son aîné Alexandre est journaliste, son cadet Nikolaï peintre talentueux mais alcoolique — il commence à écrire des historiettes humoristiques pour la presse moscovite et pétersbourgeoise. Sous des pseudonymes variés (Antocha Tchekhonté, « Mon frère à mon frère », « L'Homme sans rate »), il publie près de quatre cents textes courts entre 1880 et 1884.
Médecin et écrivain (1884-1890)
En 1884, Tchekhov obtient son diplôme de médecin et s'installe comme praticien dans la région de Moscou. Il exerce d'abord à Voskresénsk (l'actuelle Istra), où son frère Ivan est instituteur, puis dans plusieurs hôpitaux ruraux. Il dira souvent : « La médecine est mon épouse légitime, la littérature ma maîtresse. » Cette double pratique nourrit son écriture d'une connaissance intime du corps souffrant, des maladies sociales, de la misère paysanne. Toute son œuvre porte la marque de cette formation scientifique : précision du diagnostic, refus du sentimentalisme, attention aux symptômes infimes.
L'année 1886 marque un tournant décisif. Le critique Dmitri Grigorovitch, vieux compagnon de Dostoïevski, lui adresse une lettre célèbre : « Vous avez un véritable talent, un talent qui vous place au premier rang des écrivains de la nouvelle génération. Cessez de gaspiller votre don pour des broutilles humoristiques. Travaillez sérieusement. Faites un grand livre. » Bouleversé, Tchekhov change de registre. Il commence à signer de son vrai nom, soigne ses textes, allonge ses nouvelles, approfondit ses sujets. La même année, l'éditeur conservateur Alexéi Souvorine, propriétaire du Novoié Vrémia, lui ouvre les colonnes de son journal et devient son ami et mécène.
De 1886 à 1890, Tchekhov produit une série de chefs-d'œuvre qui le hissent au premier rang des prosateurs russes. La Steppe (1888), longue nouvelle qui retrace le voyage d'un enfant à travers les plaines du sud, lui vaut le prix Pouchkine de l'Académie des sciences. Une morne histoire (1889) explore la conscience d'un vieux professeur en proie au doute existentiel. Volodia, Le Baiser, Le Bonheur, L'Étudiant : chaque texte est une miniature parfaite, où l'art tchekhovien de la suggestion atteint une maîtrise sidérante.
En 1888, Tchekhov tente une première fois sa chance au théâtre avec Ivanov, drame d'un intellectuel désabusé qui rencontre un succès mitigé. La pièce, jouée à Saint-Pétersbourg en 1889, est ressentie comme nouvelle et déroutante : pas d'héros traditionnel, pas de méchant, pas d'intrigue charpentée — mais une succession de scenes où les personnages parlent pour ne rien se dire et se croisent sans se rencontrer. C'est déjà la matière du futur théâtre tchekhovien.
Le voyage à Sakhaline (1890), tournant éthique
Au printemps 1890, à la stupeur de ses proches, Tchekhov annonce son intention de partir pour Sakhaline, l'île-bagne située à l'extrême orient de l'Empire russe. La décision paraît insensée : il faut traverser la Sibérie en char et en bateau — le Transsibérien n'existe pas encore — sur plus de dix mille kilomètres, par des routes défoncées, sous une pluie battante. L'écrivain est déjà tuberculeux. Pourquoi ce voyage ?
Les raisons sont multiples. Officiellement, Tchekhov présente son voyage comme une enquête sociologique et médicale : il veut étudier de près le système pénitentiaire russe et le sort des déportés. Mais il y a aussi une motivation éthique profonde, qu'il explique dans ses lettres à Souvorine : il veut « sortir de la torpeur littéraire », fuir la vie mondaine moscovite, voir de ses yeux la réalité du peuple russe. « Sakhaline est un lieu de souffrance insupportable, écrit-il, et nous y avons fait pourrir des millions d'hommes. »
Il part le 21 avril 1890 de Moscou, traverse l'Oural, descend sur la Volga, remonte vers Tioumen, Tomsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk, longe le lac Baïkal, atteint Khabarovsk, puis embarque sur l'Amour pour rejoindre Sakhaline. Le voyage prend deux mois et demi. Sur l'île, il séjourne trois mois et entreprend un travail titanesque : armé de fiches imprimées à ses frais, il procède à un recensement individuel d'environ 10 000 forçats et déportés, visite tous les villages, interroge les fonctionnaires, examine les conditions sanitaires, recense les enfants illégitimes nés sur l'île.
Le retour s'effectue par voie maritime, via Hong Kong, Singapour, Ceylan, Aden, Port-Saïd et Constantinople — un périple qui le rapproche pour la première fois de l'Asie tropicale. De cette expédition naît L'Île de Sakhaline (1893-1894), reportage rigoureux qui mêle statistiques, témoignages et descriptions. Le livre eut un impact considérable sur l'opinion russe et entraîna des réformes du système pénitentiaire. Au-delà du document, le voyage transforma profondément Tchekhov : ses nouvelles postérieures — La Salle n°6, Les Paysans, Ma vie, Dans le ravin — portent l'empreinte de cette confrontation au mal social.
L'art de la nouvelle
Tchekhov a publié environ 250 nouvelles, des historiettes humoristiques de jeunesse aux méditations crépusculaires de la maturité. Cette œuvre prosastique, l'une des plus considérables de la littérature mondiale, a transformé le genre de la nouvelle au point qu'on parle aujourd'hui d'« avant et après Tchekhov ». Avant lui, la nouvelle reposait sur l'intrigue, le retournement, la chute. Avec lui, elle devient art de l'instant, de l'épiphanie, du moment de vérité qui éclaire toute une vie.
La Steppe (1888), première grande nouvelle de Tchekhov, raconte le voyage de l'enfant Iegorouchka à travers les plaines de Russie méridionale. Il n'y a presque pas d'intrigue : une charrette, des marchands, des paysages, des rencontres. Mais Tchekhov y élève la description à un degré de lyrisme et de précision que la prose russe n'avait jamais atteint. La steppe devient un personnage, une méditation sur l'immensité, l'enfance, la mémoire.
La Salle n°6 (1892) est considérée par beaucoup comme l'un de ses sommets. Le docteur Raguïne, médecin d'hôpital provincial résigné et désabusé, se prend de fascination pour Gromov, un patient enfermé dans le pavillon des aliénés parce qu'il récuse l'absurdité du monde. Petit à petit, Raguïne se voit lui-même interné dans la salle n°6 et meurt sous les coups du gardien. Lue par Lénine en exil, la nouvelle aurait, selon ses propres mots, transformé sa vision de la Russie tsariste.
Le Moine noir (1894), nouvelle d'inspiration fantastique exceptionnelle dans l'œuvre tchekhovienne, met en scène Kovrine, jeune savant qui croit voir l'apparition d'un moine vêtu de noir. Ces hallucinations, signe d'une maladie mentale, lui apportent paradoxalement le bonheur et l'inspiration. Quand on le soigne, il rentre dans la grisaille du réel et se révèle pleinement médiocre. Tchekhov interroge ici les frontières du génie, de la maladie et du bonheur.
La Dame au petit chien (1899), souvent citée comme la plus belle nouvelle d'amour de la littérature russe, raconte la rencontre à Yalta de Goourov, banquier moscovite blasé, et d'Anna Sergueevna, jeune femme de province en cure. Ce qui devait être une aventure d'été sans lendemain devient un amour profond et tragique, irréductible aux conventions sociales. La nouvelle s'achève sur une note ouverte, sans résolution : les deux amants savent que « le plus difficile et le plus compliqué ne fait que commencer. » Vladimir Nabokov la considérait comme l'une des plus grandes nouvelles jamais écrites.
« En art, et particulièrement sur scène, il faut chercher la vraie vie, pas la vraisemblance. » — Anton Tchekhov, lettre à Souvorine, 1889
L'art de Tchekhov repose sur quelques principes esthétiques qu'il a formulés lui-même dans sa correspondance : brièveté (« la concision est sœur du talent »), refus de la psychologie explicite (montrer, ne pas expliquer), économie du détail (« si une carabine est accrochée au mur au premier acte, elle doit tirer au troisième »), neutralité du narrateur. Ces règles ont fait école : Hemingway, Mansfield, Carver, Munro et tant d'autres ne sont pas concevables sans l'exemple tchekhovien.
La révolution théâtrale
Si la nouvelle est l'art où Tchekhov a accumulé le plus grand nombre de chefs-d'œuvre, c'est au théâtre qu'il a révolutionné le plus radicalement la forme. Ses quatre grandes pièces — La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs, La Cerisaie — ont fondé le théâtre moderne tel que nous le connaissons aujourd'hui.
La Mouette, écrite en 1895, connaît l'un des plus célèbres échecs de l'histoire du théâtre. La création, le 17 octobre 1896 au Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg, tourne au désastre : les acteurs jouent à la manière ancienne, le public siffle, l'auteur fuit la salle au deuxième acte. Tchekhov, mortifié, jure de ne plus jamais écrire pour le théâtre. Mais en décembre 1898, deux jeunes hommes de théâtre, Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, viennent de fonder le Théâtre d'Art de Moscou (MKhAT). Ils reprennent la pièce avec une approche radicalement nouvelle, fondée sur la vraisemblance psychologique et la lenteur naturaliste. Le triomphe est total. Depuis, la mouette est devenue l'emblème du MKhAT, brodée sur son rideau.
Oncle Vania (1899), retravaillé à partir d'une pièce antérieure intitulée Le Démon des bois, met en scène la désillusion de l'oncle Vania et du médecin Astrov, deux hommes vieillissants qui ont sacrifié leur vie aux principes et qui découvrent le vide de leur existence quand le professeur Serebériakov vient s'installer chez eux. La pièce, d'une mélancolie poignante, contient certaines des répliques les plus célèbres du théâtre russe.
Les Trois Sœurs (1901), écrite spécialement pour le MKhAT, est probablement la pièce la plus complexe et la plus aboutie de Tchekhov. Olga, Macha et Irina Prozorov, filles d'un général défunt, vivent dans une garnison de province et rêvent de retourner à Moscou. Ce rêve, jamais réalisé, devient la métaphore de toute aspiration humaine inaboutie. La pièce mêle réflexion historique (l'avenir de la Russie), méditation philosophique (le sens du travail et de la souffrance) et lyrisme émotionnel d'une rare intensité.
La Cerisaie (1904), dernière pièce de Tchekhov, est créée le 17 janvier 1904 au MKhAT pour son anniversaire — il a quarante-quatre ans et n'en vivra que six mois de plus. La propriété familiale de Lioubov Ranievskaïa, ruinée, est mise aux enchères. Le marchand Lopakhine, fils d'un ancien serf de la famille, l'achète et fait abattre la célèbre cerisaie pour y construire des datchas. Tchekhov disait avoir écrit une comédie ; Stanislavski la mit en scène comme une tragédie. La pièce devient l'emblème d'une époque qui s'achève : celle de la noblesse russe désargentée, balayée par les nouvelles forces économiques.
Le théâtre tchekhovien se caractérise par l'absence d'action extérieure, la prédominance du sous-texte, la polyphonie des voix, l'importance des silences et l'indistinction des registres tragique et comique. Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko ont développé tout leur système d'acteurs — la célèbre méthode Stanislavski qui inspirera l'Actor's Studio à New York — en travaillant sur les pièces de Tchekhov.
Yalta, Olga Knipper, la maladie
Dès le début des années 1890, Tchekhov présente les premiers symptômes de la tuberculose pulmonaire qui finira par l'emporter. Médecin, il identifie son mal mais minimise sa gravité pendant près d'une décennie. Au printemps 1897, une hémoptysie violente le contraint à l'hospitalisation. Les médecins lui prescrivent un climat plus clément : il devra quitter Moscou et la Russie centrale.
En 1898, Tchekhov choisit Yalta, station balnéaire de Crimée dont le climat méditerranéen convient aux malades pulmonaires. Il y achète un terrain et fait construire une maison, qu'il appelle « la datcha blanche », livrée en 1899. Cette demeure, entourée d'un jardin qu'il dessine et plante lui-même — cyprès, magnolias, glycines, rosiers — devient son refuge des dernières années. C'est là qu'il écrit Les Trois Sœurs et La Cerisaie, qu'il reçoit Tolstoï, Maxime Gorki, Ivan Bounine et Sergueï Rachmaninov.
L'autre événement majeur des dernières années est la rencontre avec Olga Knipper, jeune actrice du MKhAT d'origine allemande qui interprète Arkadina dans La Mouette. Leur amour, naissant en 1898, évoluant en passion partagée, se concrétise par un mariage discret le 25 mai 1901 à Moscou. La vie conjugale est singulière : Olga doit rester à Moscou pour le théâtre, Anton est confiné à Yalta par la maladie. Ils échangent une correspondance amoureuse de plus de huit cents lettres, témoignage poignant d'un amour séparé. Tchekhov déteste cette séparation mais accepte sans plainte : il sait qu'Olga ne peut sacrifier sa carrière et il refuse l'idée d'être un fardeau.
Mort à Badenweiler (1904) et héritage mondial
Au début de l'année 1904, l'état de Tchekhov se détériore rapidement. La première de La Cerisaie au MKhAT, le 17 janvier 1904 — jour de son quarante-quatrième anniversaire —, donne lieu à une cérémonie d'hommage qui l'épuise. Au printemps, ses médecins lui ordonnent de se rendre dans une station thermale allemande pour tenter un dernier traitement. Il choisit Badenweiler, dans la Forêt-Noire, et y arrive avec Olga le 9 juin 1904.
Les semaines passent dans une lente aggravation. Le 14 juillet 1904, dans la nuit, Tchekhov se réveille en suffoquant. Le médecin appelé en urgence comprend qu'il n'y a plus rien à faire. Selon le récit transmis par Olga Knipper, Tchekhov, lucide jusqu'au bout, demande qu'on lui apporte une coupe de champagne — geste rituel allemand par lequel le médecin reconnaît l'imminence du décès. Il boit lentement, sourit, et prononce en allemand : « Ich sterbe » (je meurs). Il s'éteint quelques minutes plus tard, le 15 juillet 1904 (2 juillet dans le calendrier russe), à trois heures du matin.
Le rapatriement de la dépouille en Russie donne lieu à un épisode tragiquement burlesque. Le cercueil, transporté dans un wagon-citerne portant l'inscription « Pour le transport des huîtres fraîches », arrive en gare de Moscou par erreur en même temps qu'un train militaire. Une partie de la foule qui vient accueillir Tchekhov se trompe et suit le mauvais cortège. Maxime Gorki, indigné, écrira un article furieux sur cette mésentente symbolique de la Russie envers l'un de ses plus grands écrivains. Tchekhov est inhumé le 22 juillet 1904 au cimetière de Novodevitchi à Moscou, dans la nécropole qui accueillera plus tard Boulgakov, Maïakovski, Eisenstein et tant d'autres.
L'héritage de Tchekhov est immense et continue de croître. Au théâtre, ses quatre grandes pièces sont parmi les plus jouées au monde, à égalité avec Shakespeare et Molière. La méthode Stanislavski, née du travail sur Tchekhov, a fonde toute la dramaturgie moderne, du théâtre psychologique à l'Actor's Studio. Dans la nouvelle, son influence est encore plus radicale : Ernest Hemingway, qui lui doit ses techniques de l'iceberg et du non-dit, Katherine Mansfield qui se réclamait ouvertement de lui, Raymond Carver et le minimalisme américain, Alice Munro et la nouvelle contemporaine canadienne — tous descendent en ligne directe de Tchekhov.
Le patrimoine littéraire russe a fait de Tchekhov une figure tutélaire : la maison-musée de Yalta, la maison-musée de Mélikhovo, la maison-musée de Taganrog accueillent chaque année des milliers de visiteurs. Sa correspondance, en quatre mille cinq cents lettres, constitue l'un des plus beaux documents de la conscience créatrice du XIXe siècle. Comme l'a écrit Vladimir Nabokov : « Le calme de Tchekhov est le plus profond de toute la littérature russe. »
Tableau chronologique de la vie d'Anton Tchekhov
| Date | Événement |
|---|---|
| 17 (29) janvier 1860 | Naissance à Taganrog, port de la mer d'Azov, dans une famille d'épiciers d'origine modeste |
| 1868-1879 | Études au gymnase classique de Taganrog |
| 1876 | Faillite paternelle ; la famille fuit à Moscou, Anton reste seul à Taganrog |
| 1879 | Arrivée à Moscou ; entrée à la faculté de médecine |
| 1880 | Premières publications humoristiques sous le pseudonyme Antocha Tchekhonté |
| 1884 | Diplôme de médecin ; débuts comme praticien à Voskresénsk |
| Mars 1886 | Lettre décisive de Grigorovitch ; tournant littéraire |
| 1888 | Publication de La Steppe ; prix Pouchkine de l'Académie des sciences |
| 1888-1889 | Création et reprise d'Ivanov, première grande pièce |
| Avril-décembre 1890 | Voyage à Sakhaline et retour par l'Asie ; recensement de 10 000 forçats |
| 1892 | Achat de la propriété de Mélikhovo ; La Salle n°6 ; lutte contre le choléra |
| 1893-1894 | Publication de L'Île de Sakhaline |
| 1894 | Le Moine noir ; voyage en Italie |
| 1895 | Rédaction de La Mouette ; rencontre avec Tolstoï à Iasnaïa Poliana |
| 17 octobre 1896 | Échec de La Mouette au Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg |
| Mars 1897 | Hémoptysie violente : la tuberculose est confirmée |
| 1898 | Installation à Yalta ; première rencontre avec Olga Knipper |
| 17 décembre 1898 | Triomphe de La Mouette au Théâtre d'Art de Moscou (MKhAT) |
| 1899 | Création d'Oncle Vania ; La Dame au petit chien ; livraison de la datcha de Yalta |
| 31 janvier 1901 | Première des Trois Sœurs au MKhAT |
| 25 mai 1901 | Mariage avec Olga Knipper à Moscou |
| 17 janvier 1904 | Première de La Cerisaie au MKhAT ; quarante-quatrième anniversaire |
| 9 juin 1904 | Départ avec Olga pour Badenweiler (Forêt-Noire allemande) |
| 15 juillet 1904 (2 juillet ancien style) | Mort à Badenweiler de tuberculose pulmonaire, à 44 ans |
| 22 juillet 1904 | Inhumation au cimetière de Novodevitchi à Moscou |
Questions fréquentes
Quelles sont les œuvres principales d'Anton Tchekhov ?
Les œuvres majeures de Tchekhov se répartissent entre nouvelles et théâtre. Côté nouvelles : La Steppe (1888), La Salle n°6 (1892), Le Moine noir (1894), La Dame au petit chien (1899), Les Paysans, Ma vie. Côté théâtre, ses quatre grandes pièces sont La Mouette (1896), Oncle Vania (1899), Les Trois Sœurs (1901) et La Cerisaie (1904). Il a également publié L'Île de Sakhaline (1893-1894), reportage sociologique majeur.
Pourquoi Tchekhov est-il considéré comme le père de la nouvelle moderne ?
Tchekhov a révolutionné la nouvelle en abandonnant l'intrigue traditionnelle au profit d'instants de vérité, de moments d'épiphanie et de fragments d'existence. Il a éliminé l'omniscience du narrateur, supprimé les jugements moraux explicites, privilégié le détail concret et le sous-texte, et fondé son art sur la suggestion plutôt que sur l'affirmation. Hemingway, Mansfield, Carver et Munro le revendiquent comme leur maître absolu.
Pourquoi Tchekhov est-il allé à Sakhaline en 1890 ?
À l'été 1890, Tchekhov entreprend un voyage de plus de 10 000 kilomètres à travers la Sibérie pour atteindre l'île-bagne de Sakhaline. Officiellement, il s'agit d'une enquête sociologique : il y mène un recensement individuel d'environ 10 000 forçats et déportés. Personnellement, ce voyage est un acte éthique. Il veut sortir de la torpeur littéraire mondaine, voir de ses propres yeux la réalité du système pénal russe.
Quelle est l'histoire de la création de La Mouette au Théâtre d'Art de Moscou ?
La Mouette fut créée le 17 octobre 1896 au Théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg : un échec retentissant, le public siffla. Tchekhov jura de ne plus jamais écrire pour le théâtre. Mais en décembre 1898, Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko reprirent la pièce au tout jeune Théâtre d'Art de Moscou (MKhAT), avec une mise en scène révolutionnaire. Ce fut un triomphe. Depuis, la mouette est l'emblème du MKhAT.
De quoi est mort Anton Tchekhov ?
Anton Tchekhov est mort le 15 juillet 1904 (2 juillet ancien style) à Badenweiler, station thermale de la Forêt-Noire allemande, d'une tuberculose pulmonaire qu'il portait depuis au moins une décennie. Médecin de formation, il avait reconnu tôt les symptômes mais avait minimisé sa maladie. Selon le récit transmis par sa femme Olga Knipper, il but un verre de champagne, prononça en allemand « Ich sterbe » (je meurs), puis s'éteignit. Il avait 44 ans.
Où Anton Tchekhov est-il enterré ?
Tchekhov est enterré au cimetière de Novodevitchi à Moscou, dans la même nécropole que Gogol, Boulgakov, Tchaïkovski et tant d'autres figures majeures. Sa dépouille fut rapatriée d'Allemagne par train en juillet 1904 dans des conditions qui inspirèrent à Maxime Gorki une indignation célèbre : le wagon portait l'inscription « pour le transport des huîtres ». Sa tombe est l'un des lieux de pèlerinage littéraire les plus visités.
Quelle est la place de Yalta dans la vie de Tchekhov ?
Yalta, station balnéaire de Crimée au climat méditerranéen, fut le refuge des dernières années de Tchekhov. Diagnostiqué tuberculeux et conseillé par les médecins, il y fait construire en 1898-1899 une maison qu'il appelle « la datcha blanche ». Il y vit de 1899 à 1904, écrit Les Trois Sœurs et La Cerisaie, et reçoit Tolstoï, Gorki, Bounine, Rachmaninov. La maison-musée Tchekhov de Yalta est aujourd'hui ouverte au public.