Marc Chagall : le peintre russe qui a repeint le ciel de l’Opéra Garnier

Publié le 6 août 2026Temps de lecture : 11 minutes

Marc Chagall (1887-1985) est né à Vitebsk, dans l’actuelle Biélorussie, alors province de l’Empire russe. Formé à Saint-Pétersbourg auprès de Léon Bakst, installé définitivement en France en 1948 après des années d’exil, il devient l’un des rares peintres étrangers à recevoir de l’État français une commande aussi prestigieuse que le plafond de l’Opéra Garnier, inauguré le 23 septembre 1964. Son parcours, de la province russe au cœur de Paris, incarne le dialogue franco-russe que notre association s’attache à documenter.

Plafond peint par Marc Chagall à l’Opéra Garnier, Paris
Le plafond de l’Opéra Garnier, peint par Marc Chagall et inauguré le 23 septembre 1964

Vitebsk, l’enfance dans le Bourg juif de l’Empire russe

Moishe Segal, qui deviendra Marc Chagall, naît le 7 juillet 1887 à Vitebsk, ville de l’actuelle Biélorussie alors intégrée à l’Empire russe. Il grandit dans une famille juive modeste, son père travaillant dans le commerce du hareng, dans une ville marquée par la vie communautaire, les synagogues de bois et les maisons colorées dont on retrouvera l’empreinte, transfigurée, dans toute son œuvre à venir. Vitebsk n’est pas une capitale culturelle : c’est une ville de province, avec ses contraintes propres aux populations juives de l’Empire, cantonnées à la « zone de résidence ». Rien, dans ce décor, ne laisse présager qu’un jour ce fils de commerçant deviendra l’auteur d’une toile de 220 m² commandée par l’État français pour l’un des plus grands théâtrès du monde.

C’est pourtant à Vitebsk que naît sa vocation. Il suit d’abord des cours de dessin auprès du peintre local Iehouda Pen, avant de comprendre que la ville ne peut rien lui offrir de plus. Le jeune homme, alors à peine sorti de l’adolescence, prend une décision qui va structurer toute sa vie : partir. Cette tension entre l’attachement viscéral à sa ville natale et le besoin impérieux de la quitter pour se former ailleurs restera une constante de son parcours, qu’on retrouve chez d’autres artistes russes de sa génération ayant fait le même chemin vers Saint-Pétersbourg puis vers Paris.

Saint-Pétersbourg : l’apprentissage auprès de Bakst

En 1907, Chagall parvient à s’inscrire à l’École impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, une première victoire pour un jeune homme issu de la zone de résidence, où l’accès aux grandes institutions restait soumis à des quotas stricts pour la population juive. L’enseignement académique le laisse cependant sur sa faim. En 1908, il rejoint l’école privée fondée par Elizaveta Zvantseva, où enseigne Léon Bakst, alors déjà une figure montante du cercle Mir Iskousstva et futur décorateur célèbre des Ballets russes de Diaghilev. Chagall y reste environ deux ans, jusqu’en 1909-1910.

Cette période pétersbourgeoise est déterminante mais ambiguë. Bakst reconnaît le talent singulier de son élève, mais Chagall ne se retrouve jamais pleinement dans l’esthétique raffinée et théâtrale de son maître. Là où Bakst construit des décors savants et des costumes orientalistes destinés à la scène, Chagall cherche déjà une peinture plus intérieure, nourrie de souvenirs d’enfance et de folklore populaire plutôt que de références savantes. Saint-Pétersbourg lui offre néanmoins ce qu’aucune autre ville russe ne pouvait lui donner : l’accès aux collections des musées impériaux, la fréquentation d’artistes formés à l’art occidental, et surtout la certitude qu’il existe, au-delà des frontières de l’Empire, un monde artistique auquel il aspire désormais : Paris.

Nom de naissanceMoishe Segal, dit Marc Chagall
Naissance7 juillet 1887, Vitebsk (Empire russe, actuelle Biélorussie)
Décès28 mars 1985, Saint-Paul-de-Vence (France)
FormationÉcole impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg (1907), école Zvantseva auprès de Léon Bakst (1908-1910)
Premier séjour parisien1911-1914, résidence La Ruche, Montparnasse
Œuvre emblématique à ParisPlafond de l’Opéra Garnier, 220 m², inauguré le 23 septembre 1964
Musée de référenceMusée national Marc Chagall, Nice (ouvert en 1973)

La Ruche : Chagall découvre Paris (1911-1914)

En 1911, grâce à une bourse accordée par l’avocat pétersbourgeois Max Vinaver, défenseur des droits des Juifs de Russie et mécène des arts, Chagall peut enfin réaliser son rêve : s’installer à Paris. Il rejoint La Ruche, cette curieuse rotonde de Montparnasse bâtie à partir de matériaux récupérés de l’Exposition universelle de 1900, transformée en un foyer d’ateliers d’artistes pauvres venus du monde entier. Il y côtoie les Delaunay, Fernand Léger, Chaïm Soutine, Jacques Lipchitz, Moïse Kisling ou Alexander Archipenko, et fréquente des écrivains comme Max Jacob, Blaise Cendrars ou Guillaume Apollinaire.

Ces trois années sont d’une fertilité exceptionnelle. En 1912 et 1913, Chagall expose au Salon des Indépendants et produit certaines de ses toiles les plus célèbres, dont Golgotha et Hommage à Apollinaire. C’est à Paris qu’il trouve enfin le langage pictural qui restera le sien : des couleurs libérées de toute contrainte descriptive, des personnages et des animaux qui flottent au-dessus des toits, un onirisme construit non pas contre ses souvenirs de Vitebsk mais à partir d’eux. Paradoxalement, c’est en quittant la Russie que Chagall devient le peintre le plus identifiable de son enfance russe : la distance géographique agit comme un révélateur, exactement comme elle l’a fait pour d’autres figures de l’émigration artistique russe installées à Paris, à l’image d’Igor Stravinsky.

Atelier d'artiste dans la résidence La Ruche à Montparnasse, Paris, au début des années 1910
La Ruche, Montparnasse : la résidence d’artistes où Chagall s’installe à son arrivée à Paris en 1911

Retour forcé en Russie et la révolution de 1917

En 1914, Chagall retourne à Vitebsk pour ce qu’il pense être un séjour de quelques mois, l’occasion notamment de retrouver Bella Rosenfeld, qu’il épousera l’année suivante. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale l’empêche de repartir. Ce qui devait être une simple parenthèse se prolonge sur plusieurs années, marquées par la guerre puis par la révolution d’octobre 1917. Loin d’être un exil subi passivement, cette période voit Chagall prendre des responsabilités culturelles concrètes : nommé commissaire aux Beaux-Arts pour la région de Vitebsk entre 1918 et 1921, il fonde une école d’art populaire et travaille à la création d’un musée d’art moderne, effectivement ouvert à l’été 1920 avec une collection d’une centaine d’œuvres.

Cette expérience pédagogique tourne court. Chagall invite à Vitebsk le peintre suprématiste Kazimir Malevitch, dont l’influence grandissante sur les élèves et les désaccords esthétiques qui en résultent finissent par pousser Chagall à quitter l’école qu’il avait lui-même fondée. Cet épisode, aujourd’hui bien documenté par les historiens de l’art et rappelé notamment lors de l’exposition « Chagall, Lissitzky, Malevitch : l’avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922) » présentée au Centre Pompidou en 2018, illustre combien la vision de Chagall, foncièrement figurative et attachée à la mémoire, s’opposait aux avant-gardes géométriques radicales qui s’imposaient alors en Russie soviétique.

L’exil, Berlin, puis la France définitive

Déçu par les tensions politiques et artistiques soviétiques, Chagall quitte définitivement la Russie en 1922. Il passe d’abord par Berlin, où le galeriste Herwarth Walden avait déjà organisé dès 1914 sa première exposition personnelle à la galerie Der Sturm, avant de retrouver Paris en 1923. Les années 1920 et 1930 sont celles de la reconnaissance internationale : le marchand Ambroise Vollard lui commande notamment des illustrations pour les Fables de La Fontaine et pour la Bible, deux commandes qui nourriront durablement son imaginaire pictural.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse à nouveau sa trajectoire. Étant juif, Chagall est directement menacé par les lois de Vichy et l’occupation allemande ; il s’exile aux États-Unis en 1941, où il restera jusqu’en 1948. C’est cette année-là, après la libération de la France, qu’il fait le choix qui structurera la fin de sa vie : revenir s’installer définitivement dans le pays qui l’avait accueilli une première fois en 1911. Il se fixe finalement dans le Midi, d’abord à Vence puis à Saint-Paul-de-Vence, où il vivra jusqu’à sa mort en 1985.

Le plafond de l’Opéra Garnier : la commande de Malraux

L’épisode le plus emblématique du lien entre Chagall et Paris se noue un soir de février 1960. André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles du général de Gaulle, assiste à l’Opéra de Paris à une représentation de Daphnis et Chloé, dont Chagall avait conçu les décors et les costumes. Levant les yeux vers le plafond peint par Jules Lenepveu au dix-neuvième siècle, Malraux le trouve terne et poussiéreux, en décalage complet avec la splendeur du bâtiment de Charles Garnier. À l’entracte, il propose à Chagall de peindre un nouveau plafond.

Chagall accepte, par amitié pour Malraux autant que pour rendre hommage aux grands compositeurs joués sur cette scène. L’annonce officielle du projet en 1962 provoque une polémique vive : une partie de la critique et du public s’indigne qu’on efface, même partiellement, un élément du patrimoine historique du bâtiment au profit d’une œuvre contemporaine, signée de surcroît par un artiste né en Russie. Chagall commence le travail en janvier 1963, d’abord dans les ateliers du musée des Gobelins, puis dans son atelier de Meudon. La toile achevée, marouflée sur une structure amovible installée au-dessus du plafond d’origine préservé, couvre 220 m² et représente, en cinq zones colorées, des scènes tirées de quatorze opéras et ballets, de Mozart à Ravel en passant par Moussorgski, hommage direct à sa propre culture musicale russe. L’œuvre est inaugurée le 23 septembre 1964.

Grand escalier et coupole richement décorés du Palais Garnier à Paris, siège historique de l'Opéra
Le Palais Garnier : Chagall y peint en 1963-1964 un nouveau plafond de 220 m² commandé par André Malraux

Le saviez-vous ? Le plafond peint par Chagall n’a jamais remplacé l’œuvre originale de Jules Lenepveu : la toile de Chagall est montée sur un panneau amovible suspendu sous le plafond historique, qui reste intact et théoriquement visible en cas de retrait futur.

Le musée de Nice et le Message biblique

Paris n’est pas le seul lieu français à conserver la mémoire de Chagall. En 1966, l’artiste fait don à l’État français d’un ensemble de dix-sept toiles monumentales consacrées au Message biblique, un cycle sur lequel il travaille depuis les années 1950. Ce don donne naissance au Musée national Message Biblique Marc Chagall, inauguré à Nice en 1973 en présence de l’artiste, alors âgé de 86 ans. Le musée conserve aujourd’hui la plus importante collection publique d’œuvres de Chagall, avec plus de 400 peintures, gouaches, dessins et pastels, organisés autour de l’ensemble biblique mais complétés par de nombreuses œuvres profanes ou religieuses.

Le choix de Nice n’est pas anodin : Chagall vit alors dans les Alpes-Maritimes, d’abord à Vence puis à Saint-Paul-de-Vence, dont la lumière méditerranéenne influence sensiblement sa palette dans les dernières décennies de sa vie. Le musée de Nice fonctionne ainsi comme un pendant méridional au plafond parisien de l’Opéra : là où Garnier illustre le Chagall de la scène et de la fête populaire, Nice conserve le Chagall spirituel, celui qui a consacré les vingt dernières années de son travail à une méditation picturale sur les textes fondateurs de la Bible hébraïque.

Jardin méditerranéen du musée national Message Biblique Marc Chagall à Nice
Le Musée national Message Biblique Marc Chagall, inauguré à Nice en 1973, conserve la plus importante collection publique de l’artiste

Un peintre entre deux mondes : l’héritage de Chagall

Chagall meurt le 28 mars 1985 à Saint-Paul-de-Vence, à l’âge de 97 ans, après une carrière qui aura traversé presque tout le vingtième siècle et deux continents. Son œuvre reste difficile à classer dans les grandes catégories de l’histoire de l’art : proche du cubisme sans en être, annonciateur du surréalisme sans jamais y adhérer formellement, il a toujours revendiqué une voie propre, nourrie par la mémoire de Vitebsk autant que par la liberté formelle trouvée à Paris. Cette dualité explique pourquoi son nom reste, plus qu’aucun autre peintre de sa génération, associé à la fois à la Russie et à la France : né sujet du tsar, formé à Saint-Pétersbourg, devenu citoyen français en 1937, il incarne dans son parcours même le dialogue culturel que notre association entend documenter.

Pour l’association Les Amis de Paris-Saint-Pétersbourg, le cas de Chagall illustre une trajectoire distincte de celle des artistes venus directement dans le sillage des Ballets russes de Diaghilev : contrairement à Bakst ou Benois, liés d’abord au théâtre et à la scène, Chagall reste avant tout un peintre de chevalet, dont l’œuvre monumentale la plus visible à Paris demeure paradoxalement un plafond de théâtre. Les amateurs souhaitant approfondir ce dialogue franco-russe pourront consulter les ressources de Patrimoine Russe, site du réseau consacré à l’histoire et à la culture russes.

Sources

  1. Musée national Marc Chagall — Biographie officielle
  2. Site officiel du Musée national Marc Chagall, Nice
  3. Musée Marc-Chagall (Nice) — historique du don de 1966 et de l’inauguration de 1973
  4. Centre Pompidou — l’histoire du plafond de l’Opéra Garnier
  5. École Bakst et Doboujinski, Saint-Pétersbourg — contexte de la formation de Chagall
  6. Exposition « Chagall, Lissitzky, Malevitch : l’avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922) », Centre Pompidou, 2018

Questions fréquentes sur Marc Chagall

Où Marc Chagall a-t-il étudié en Russie avant de partir pour Paris ?

Après un premier apprentissage à Vitebsk, Chagall entre en 1907 à l’École impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, puis rejoint en 1908 l’école Zvantseva où il suit l’enseignement de Léon Bakst, futur décorateur des Ballets russes, pendant deux ans.

Pourquoi Chagall a-t-il peint le plafond de l’Opéra Garnier ?

André Malraux, ministre des Affaires culturelles, lui commande l’œuvre en février 1960 après avoir assisté à une représentation de Daphnis et Chloé dont Chagall avait conçu les décors. Le peintre accepte par amitié pour Malraux et en hommage aux compositeurs joués à l’Opéra. La toile de 220 m² est inaugurée le 23 septembre 1964.

Combien de temps Chagall a-t-il vécu à Paris avant la Première Guerre mondiale ?

Chagall arrive à Paris en 1911 grâce à une bourse de l’avocat Max Vinaver et s’installe à La Ruche, résidence d’artistes de Montparnasse. Il y reste jusqu’en 1914, année où un voyage prévu de quelques mois à Vitebsk se transforme en séjour forcé de plusieurs années à cause de la guerre.

Où voir les œuvres de Marc Chagall aujourd’hui ?

Le Musée national Marc Chagall à Nice conserve la plus grande collection publique de ses œuvres, organisée autour du Message biblique, dix-sept toiles données par l’artiste à l’État français en 1966. Le plafond de l’Opéra Garnier reste visible à Paris lors des visites du monument.

Quel rôle Chagall a-t-il joué à Vitebsk après la révolution de 1917 ?

Nommé commissaire aux Beaux-Arts pour la région de Vitebsk de 1918 à 1921, Chagall y fonde une école d’art populaire et un musée d’art moderne, inauguré à l’été 1920. Il y invite notamment Kazimir Malevitch, avant que des désaccords artistiques ne le poussent à quitter la ville.