Léon Tolstoï (1828-1910) : l'écrivain russe universel et sa quête spirituelle
Publié le 30 mai 2026Entretien avec Nathalie SorelTemps de lecture : 18 minutes
Lév Nikolaïevitch Tolstoï (1828-1910), connu en France sous le prénom Léon, est l'un des rares écrivains que l'on peut qualifier d'universels sans abus. Auteur de Guerre et Paix et d'Anna Karénine, deux des plus grands romans jamais écrits, il fut également un penseur moral et religieux dont la philosophie — le tolstoïsme — influenca Gandhi, Romain Rolland et des générations de pacifistes. Pour explorer la vie de cet écrivain hors normes, nous avons rencontré Nathalie Sorel, slaviste agrégée de russe et traductrice, qui consacre ses recherches à l'œuvre de Tolstoï depuis plus de vingt ans.
Nathalie SorelSlaviste agrégée de russe, traductrice de Tolstoï pour des éditions littéraires parisiennes, auteure d'essais sur la littérature russe du XIXe siècle. Vingt ans de recherches sur Tolstoï et ses contemporains.
Portrait éditorial composé à partir d'entretiens et de lectures
Qui était Tolstoï ?
Jean-Marc Loiseau, critique littéraire
Nathalie Sorel, quand on dit Tolstoï en France, on pense d'abord à Guerre et Paix. Mais qui était-il réellement, au-delà du monument littéraire ?
Nathalie Sorel
Tolstoï est un écrivain impossible à réduire à ses romans, aussi grands soient-ils. C'est un homme qui a vécu quatre-vingt-deux ans, dont cinquante années d'écriture intense, et dont la vie elle-même constitue l'une des œuvres les plus saisissantes du XIXe siècle. Il est né en 1828 dans une famille aristocratique de vieille noblesse russe, au domaine de Yassnaïa Poliana dans la région de Toula. Orphelin jeune, élevé par des tantes, formé à l'université de Kazan puis dans l'armée, engagé dans les guerres du Caucase et dans la guerre de Crimée — il a tout connu avant même d'avoir trente ans. Et puis, à la cinquantaine, il a tout remis en question : sa vie, ses certitudes, sa foi dans la littérature elle-même. C'est ce Tolstoï de la crise et de la conversion qui me fascine autant que le romancier.
La jeunesse aristocratique et le service militaire
Jean-Marc Loiseau
Cette première partie de sa vie est moins connue du grand public. Qu'est-ce qu'elle nous apprend sur l'homme qu'il allait devenir ?
Nathalie Sorel
Elle est cruciale. Tolstoï est issu de la haute noblesse russe — sa mère était une princesse Volkonskaya — et il hérita à dix-neuf ans du domaine de Yassnaïa Poliana avec ses serfs. Cette contradiction entre les privilèges de sa naissance et sa conscience morale grandissante le tourmentera toute sa vie. Il tente d'abord de mener la vie dissolue d'un jeune aristocrate — jeux de cartes, dettes, aventures — dont il tirera une honte immense, documentée dans ses journaux intimes. En 1851, il part pour le Caucase avec son frère et s'engage dans l'armée. Cette expérience militaire lui inspire ses premières œuvres publiées, Enfance (1852) et les Récits de Sébastopol (1855), qui le révèlent au public russe. Il découvre à la guerre à la fois le courage humain et l'absurdité du meurtre organisé : une tension qui nourrira directement les scènes de bataille de Guerre et Paix.
Yassnaïa Poliana (Clai rière lumineuse), le domaine de Tolstoï dans la région de Toula, est aujourd'hui un musée ouvert au public
Guerre et Paix (1869) : genèse et portée
Jean-Marc LoiseauGuerre et Paix reste le roman le plus impos ant de la littérature russe. Comment est-il né, et pourquoi résiste-t-il au temps ?
Nathalie Sorel
Le roman est né d'une ambition désord onnée et révisée plus ieurs fois. Tolstoï voulait d'abord écrire sur un décabriste (un révolutionnaire aristocratique de 1825), mais il remonta progressivement dans le temps jusqu'à retrouver les origines de cette génération dans les guerres napoléoniennes de 1805-1812. La génèse fut longue et épuisante : six années de travail (1863-1869), sa femme Sofia recopiant chaque version du manuscrit à la main — parfois sept fois le même passage. Le roman compte environ 580 000 mots et 580 personnages. Sa force, c'est de traiter la grande histoire (les batailles d'Austerlitz, de Borodino, l'incendie de Moscou) comme une toile de fond pour explorer des âmes individuelles — le prince Andrei qui cherche la gloire et trouve la mort, Pierre Bézoukhov qui cherche le sens de la vie, Natasha qui vit et souffre avec une intensité magnifique. Tolstoï refuse la thèse d'Héros unique de l'histoire : pour lui, Napoléon n'a rien décidé, il a juste été porté par des forces qu'il ne comprenait pas.
Anna Karénine (1878) : amour, société et tragédie
Jean-Marc LoiseauAnna Karénine, publié une décennie après Guerre et Paix, est-il un roman féministe ou une condamnation morale de l'adultère ?
Nathalie Sorel
Ni l'un ni l'autre de manière exclusive — et c'est pour ça que le roman est grand. Tolstoï n'écrit pas un pamphlet. Anna est une femme sympathique, intelligente, vivante, qui étouffe dans un mariage sans amour avec un bureaucrate froid. Elle tombe amoureuse de Vronsky, n'essaie pas de le cacher, accepte d'en payer le prix social. Mais Tolstoï montre aussi les limites de Vronsky, la dégradation progressive de cet amour sous le poids du monde, la jalousie dévorante d'Anna. La célèbre épigraphe — « La vengeance m'appartient, c'est moi qui récompenserai » (Romains 12:19) — dit que le jugement n'appartient pas aux hommes mais à Dieu. En parallèle, le personnage de Levin est l'alter ego de Tolstoï lui-même — l'aristocrate qui cherche le sens de la vie dans le travail agricole et la foi. Le roman pose en réalité la question de comment vivre une vie bonne, ce qui est très différent d'une simple condamnation.
La conversion spirituelle (1870-1880)
Jean-Marc Loiseau
Après Anna Karénine, Tolstoï traverse une crise profonde et se convertit à une vision radicale du christianisme. Comment comprendre ce tournant ?
Nathalie Sorel
C'est le paradoxe majeur de sa vie : à cinquante ans, au sommet de la gloire littéraire mondiale, il décide que la littérature ne vaut rien. Sa Confession (1882) est un texte bouleversant où il raconte sa crise, son impossible désir de se suicider, la question lancinante : « Pourquoi vivre ? À quoi ça sert ? » Il trouve sa réponse non pas dans la théologie orthodoxe officielle — qu'il rejette comme hypocrite — mais dans les Évangiles lus en grec, dans le message du Christ réduit à ses principes essentiels : aimer son prochain, ne pas résister au mal par la force, vivre simplement. Il commence à travailler de ses mains, à coudre ses propres bottes. Il veut donner tous ses biens. Sa femme Sofia, mère de ses treize enfants et gérante de ses biens, s'y oppose violemment. Cette tension conjugale entre l'idéaliste et la femme réaliste qui protège sa famille deviendra un drame quotidien jusqu'à sa mort.
Le tolstoïsme : non-violence et anarchisme chrétien
Jean-Marc Loiseau
Le tolstoïsme a influencé Gandhi et des mouvements pacifistes du monde entier. En quoi consiste exactement cette philosophie ?
Nathalie Sorel
Le tolstoïsme repose sur quelques principes fondamentaux qui émanent directement de sa lecture des Évangiles. La non-résistance au mal par la violence : Tolstoï interprète le « Tendez l'autre joue » du Christ comme un principe de conduite universel. Le refus de l'État et de ses institutions coercitives — armée, police, tribunaux, prison — parce qu'elles reposent toutes sur la violence organisée. Le refus de l'Église institutionnelle, qu'il juge corrompue et complice des pouvoirs temporels — ce qui lui vaudra l'excommunication en 1901. La simplification radicale de la vie : abandon du luxe, retour au travail manuel, agriculture. Et l'amour du prochain comme principe actif, non pas sentimental mais pratique. Gandhi correspond directement avec Tolstoï à partir de 1909, et leur échange de lettres est l'un des documents les plus émouvants de l'histoire du pacifisme. Gandhi dira qu'il a compris la non-violence grâce à Tolstoï et à Thoreau.
Yassnaïa Poliana : le domaine et le musée
Jean-Marc Loiseau
Yassnaïa Poliana reste un lieu de pèlerinage pour les amateurs de littérature russe. Qu'y trouve-t-on aujourd'hui ?
Nathalie Sorel
C'est un lieu étonnamment intact. La maison de Tolstoï a été transformée en musée dès 1921, sous la supervision de sa fille Alexandra Tolstoïa, qui s'était promis de préserver le lieu en l'état. On visite la bibliothèque où il travaillait — il avait accumulé près de 22 000 volumes — le cabinet de travail avec son bureau modeste, la chambre où il est né, les caves où il stockait le cidre, les étables. Dans le parc, au bout d'une allée de bouleaux qu'il aimait enfant et qu'il appelait « le bâton vert » parce qu'il croyait y avoir enfou i le secret du bonheur humain, il est enterré sous une simple butte de gazon sans croix ni inscription. Cette sobriété funéraire est peut-être ce qui émeut le plus les visiteurs. Chaque année, des dizaines de milliers de personnes viennent de Russie et du monde entier se recueillir sur cette tombe sans nom.
Tolstoï écrivit la plupart de ses œuvres à la main, sa femme Sofia recopiant les versions successives : elle recopiera sept fois certains chapitres de Guerre et Paix
La mort à Astapovo (1910)
Jean-Marc Loiseau
La mort de Tolstoï est l'un des événements les plus spectaculaires de l'histoire littéraire. Que s'est-il passé exactement ?
Nathalie Sorel
La fuite. À quatre-vingt-deux ans, Tolstoï ne supporte plus la contradiction entre sa vision du monde et sa vie réelle de grand propriétaire terrien. La relation avec Sofia est devenue un enfer — elle le surveille, copie ses journaux secrets, fait des scènes épouvantables. Le 28 octobre 1910 à trois heures du matin, il se lève en secret, prend son carnet, réveille son médecin et son ami Makovitski, et quitte Yassnaïa Poliana à pied dans la nuit froide. Il n'a pas de plan précis — peut-être rejoindre une communauté tolstoïenne en Bulgarie, peut-être s'installer dans un monastère. Dans le train, il attrape une pneumonie. Il est obligé de descendre à la petite gare d'Astapovo. Il meurt dans la maison du chef de gare dix jours après, le 7 novembre, entouré de ses enfants mais sans laisser entrer Sofia jusqu'aux dernières heures. Toute la presse mondiale était là — les premières photos de dépêches par télégraphe, des journalistes de New York à Paris. Sa mort fut le premier événement médiatisé en temps réel de l'histoire littéraire.
L'héritage de Tolstoï en France
Jean-Marc Loiseau
Quelle a été la réception de Tolstoï en France, et comment son œuvre est-elle lue aujourd'hui ?
Nathalie Sorel
Tolstoï est arrivé très tôt en France — les premières traductions de Guerre et Paix dans les années 1880 firent sensation dans les milieux naturalistes proches de Zola. Flaubert l'admirait, Maupassant écrivit sur lui, Romain Rolland lui consacra une monographie en 1911 et s'en inspira pour Jean-Christophe. La dimension pacifiste et anarchiste de Tolstoï plaisait énormément à la gauche française d'avant 1914. Aujourd'hui, il est l'un des écrivains les plus traduits au monde, et Guerre et Paix figure régulièrement dans les classements des plus grands romans de tous les temps. Ce qui me frappe chez mes étudiants, c'est qu'ils lisent Tolstoï dans le texte dès leur deuxième année de russe — sa langue est claire, puissante, accessible. Pour ceux qui veulent apprendre le russe pour lire Tolstoï et Dostoïevski dans le texte original, c'est un objectif absolument réalisable avec quelques années de pratique.
Vrai ou faux sur Léon Tolstoï
VRAI — Tolstoï a été excommunié par l'Église orthodoxe russe
En 1901, le Saint-Synode de l'Église orthodoxe russe publia un décret précisant que Tolstoï s'était lui-même exclu de l'Église par ses écrits hérétiques. Cette décision provoqua une indignation internationale et des manifestations de soutien à Tolstoï à Saint-Pétersbourg.
FAUX — Tolstoï a refusé le prix Nobel de littérature
Tolstoï ne l'a jamais refusé car il ne l'a jamais reçu. Il fut cependant plusieurs fois proposé pour le prix — notamment en 1901, 1902 et 1906 — mais le Comité Nobel hésita longtemps à couronner un auteur aussi subversif envers les institutions. C'est Sully Prudhomme qui reçut le premier Nobel de littérature en 1901, ce que beaucoup de commentateurs jugèrent comme un scandale.
VRAI — Sofia Tolstoïa a recopié Guerre et Paix à la main plusieurs fois
Sofia Andreyevna Behrs (1844-1919), épouse de Tolstoï pendant quarante-huit ans et mère de ses treize enfants, copia l'intégralité du roman au moins sept fois à la main, déchiffrant l'écriture illisible de son mari. Elle fut l'une des collaboratrices littéraires essentielles de Tolstoï, bien que ce rôle ait été longtemps passé sous silence.
VRAI — Gandhi échangea des lettres avec Tolstoï
De 1909 à la mort de Tolstoï en 1910, Gandhi (alors en Afrique du Sud) échangea deux lettres avec lui. Dans sa réponse de 1910, Tolstoï écrivit que « la non-résistance à laquelle vous participez était et est la plus importante affaire du monde ». Gandhi fonda en 1910 au Transvaal un ashram qu'il appela « Ferme Tolstoï ».
FAUX — Tolstoï et Dostoïevski se sont rencontrés
Non. Les deux géants de la littérature russe ne se sont jamais rencontrés en personne, bien que leurs noms soient éternellement associés. Après la mort de Dostoïevski en 1881, Tolstoï écrivit dans son journal qu'il avait perdu un homme avec lequel il n'avait jamais parlé mais dont il se sentait intérieurement proche.
Questions fréquentes sur Tolstoï
Combien de temps Tolstoï a-t-il mis pour écrire Guerre et Paix ?
Tolstoï a travaillé à Guerre et Paix pendant environ six ans, de 1863 à 1869. Il réécrivit le roman plusieurs fois, sa femme Sofia recopiant chaque version à la main. Le roman compte environ 580 000 mots et 580 personnages, dont 200 personnages historiques réels.
Quel est le message central d'Anna Karénine ?
Anna Karénine explore la structure de la société russe du XIXe siècle, la condition de la femme, l'hypocrisie de la noblesse et la question du sens de la vie. Anna transgresse les normes sociales et en paie le prix. En parallèle, le personnage de Levin cherche une vie bonne dans le travail et la foi — alter ego de Tolstoï lui-même.
Qu'est-ce que le tolstoïsme ?
Le tolstoïsme est une philosophie de non-violence, d'anarchisme chrétien et de simplification radicale de la vie élaborée par Tolstoï à partir des années 1870. Gandhi s'en est directement inspiré pour développer la non-violence dans la lutte pour l'indépendance de l'Inde.
Comment Tolstoï est-il mort ?
Tolstoï mourut le 7 novembre 1910 à la gare d'Astapovo (région de Lipetsk) lors d'une fuite nocturne de Yassnaïa Poliana. À 82 ans, il quitta en secret son domaine, attrapa une pneumonie dans le train et mourut dans la maison du chef de gare, suivi par la presse mondiale entière.
Peut-on visiter Yassnaïa Poliana, le domaine de Tolstoï ?
Oui, Yassnaïa Poliana (Clai rière lumineuse) est aujourd'hui un musée situé à environ 200 km au sud de Moscou dans la région de Toula. On peut visiter la maison, le cabinet de travail, la bibliothèque et le parc où Tolstoï est enterré sous une simple butte de gazon, sans croix ni inscription.
Quelle est la relation entre Tolstoï et Dostoïevski ?
Tolstoï et Dostoïevski ne se sont jamais rencontrés, bien que leurs noms soient éternellement associés. Ils représentent deux visions opposées de la littérature russe : Tolstoï l'épique et le serein, Dostoïevski le tourmenté et le visionnaire des abysses psychologiques.