Ivan Krylov : fabuliste russe, ses 200 fables et son héritage au XIXe siècle
Biographie : du fils de capitaine au fabuliste de la cour
Ivan Andreiévitch Krylov est né le 2 février (13 février selon le calendrier grégorien) 1769 à Moscou, dans une famille de petite noblesse militaire. Son père, officier de rang modeste, meurt alors que Krylov n'a que neuf ans, laissant la famille dans une précarité matérielle qui marquera durablement le futur écrivain. Pour aider sa mère à subvenir aux besoins du foyer, le jeune Ivan commence très tôt à travailler comme petit employé dans diverses administrations locales, notamment à Tver.
Largement autodidacte, Krylov apprend le français et l'italien, lit les classiques anciens et modernes avec voracité, et développe très tôt un intérêt marqué pour le théâtre. À partir de 1782, il s'installe à Saint-Pétersbourg, où il occupe divers postes de fonctionnaire et commence à fréquenter les milieux littéraires de la capitale. Sa formation intellectuelle est atypique pour l'époque : il n'a pas fréquenté de grande école aristocratique et ses connaissances sont le fruit d'une curiosité personnelle insatiable plutôt que d'un cursus académique.
Après des déboires avec la censure à la fin du XVIIIe siècle, Krylov passe une dizaine d'années en province, loin des feux de Saint-Pétersbourg. Ce retrait lui permet peut-être de mûrir son observation de la société russe. À son retour dans la capitale en 1806, il est un homme de trente-sept ans qui a accumulé expérience et méchanceté satirique — et il va les déployer dans les fables. Dès 1809, la publication de son premier recueil fait sensation : les tirages s'envolent, le tsar s'enthousiasme, les académiciens couronnent l'auteur. En 1812, Krylov entre à la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg comme bibliothécaire, poste qu'il occupera jusqu'en 1841 et qui lui assurera une vie confortable tout en lui laissant le temps d'écrire.
Le journaliste satirique : avant les fables
Avant de trouver sa voie dans la fable, Krylov fut d'abord un dramaturge et un journaliste satirique très actif. Dans les années 1780, il écrit plusieurs pièces de théâtre — comiques et satiriques — qui rencontrent un certain succès local sans toutefois lui apporter la renommée nationale. C'est la presse périodique qui révèle le mieux sa personnalié d'écrivain combatif : en 1789, il fonde et rédige presque entièrement le journal Pochta Dukhov (La Poste des Esprits), où des personnages imaginaires échangent des lettres sur les mœurs et vices de la société russe.
Inspiré des Lettres persanes de Montesquieu, ce journal frappe par la hardiesse de ses attaques contre la noblesse, la bureaucratie et les faux savants. En 1792, Krylov lance un second périodique, Zritel (Le Spectateur), puis en 1793 Sankt-Peterburgsky Merkury (Le Mercure de Saint-Pétersbourg). Ces publications lui attirent les foudres des autorités, soucieuses d'ordre après les échos de la Révolution française. La censure s'abat sur ses journaux, qui sont contraints de fermer. Krylov s'éloigne alors de la capitale et mène une vie semi-nomade en province, où il travaille comme secrétaire et tuteur dans plusieurs maisons aristocratiques.
Les fables de Krylov : humour et satire sociale
La conversion de Krylov à la fable à partir de 1806 n'est pas un hasard : le genre lui offre une armure contre la censure. Habillés en renards, corbeaux, singes et ours, les vices humains deviennent plus difficiles à poursuivre juridiquement. Mais Krylov n'utilise pas la fable comme un simple paravent : il en fait un genre littéraire à part entière, doté d'une langue viv ante, colorée et populaire qui tranche radicalement avec la prose noble de ses contemporains.
Ses neuf recueils de fables, publiés entre 1809 et 1843, rassemblent près de 200 textes. La morale y est souvent ambi&guë ou ironique : Krylov ne prêche pas, il observe. Il cible les grands de ce monde (le lion roi paresseux), les intellectuels prétentieux (le singe avec des lunettes), les fonctionnaires corrompus, les comités incapables de prendre une décision (le quatuor), les flatteurs et les flattés. Une grande partie de ses fables traitent de questions politiques ou sociales clairement identifiables par ses contemporains, tout en restant universellement compréhensibles.
La langue de Krylov mérite une mention spéciale. Il est l'un des premiers écrivains russes à intégrer massivement dans sa prose littéraire le russe populaire — proverbes, tournures argotiques, expressions paysannes — sans condescendance ni distanciation ironique. Pouchkine, son contemporain et admirateur, voyait dans la langue de Krylov l'une des meilleures preuves que le russe populaire était un matériau littéraire de premier ordre.
Krylov et La Fontaine : deux visions de la fable
La comparaison entre Krylov et La Fontaine est invitante mais trompeuse si elle se réduit à une relation de modèle à imitateur. Certes, Krylov a adapté quelques dizaines de fables françaises (et Ésopiennes), notamment La Cigale et la Fourmi (devenue La Libellule et la Fourmi), Le Corbeau et le Renard, ou Le Loup et l'Agneau. Mais plus des deux tiers de ses fables sont d'invention entièrement originale, ancrées dans la réalité russe contemporaine.
Le style diffère profondément. La Fontaine est un artiste de la nuance : sa langue est musicale, polissée, toujours consciente de la posture poétique. Krylov est plus direct, plus rustique, plus populaire. Là où La Fontaine tend vers l'élégance de la cour de Versailles, Krylov vise la place du marché. Sa morale est moins sentencieuse et plus caus tique. Ses personnages ont souvent une individualité plus marquée, presque des caractères de comédie humaine. Certains critiques russes ont même préféré parler de Krylov comme d'un successeur russe de Molière plutôt que de La Fontaine, tant sa vision de la comédie humaine est théâtrale.
Les fables les plus célèbres
Parmi les près de 200 fables de Krylov, certaines ont atteint une notoriété telle qu'elles font partie du bagage culturel minimal de tout russophone. Le Corbeau et le Renard (Vorona i Lisitsa), adaptée de La Fontaine, raconte comment le renard flatte le corbeau qui tient un fromage dans son bec ; mais dans la version de Krylov, la causticité est maximale et la morale reformulée avec un cynisme extra-ordinaire : « La flatterie est nuisible, mais le cœur en est toujours avide ».
La Libellule et la Fourmi (Strekoza i Mouravei) est la réécriture du thème de La Cigale et la Fourmi : la libellule danse tout l'été et se retrouve sans abri à l'hiver ; la fourmi, sans pi tié, lui conseille d'aller danser. La version russe est plus dure, plus sans appel que la française. Le Cygne, le Brochet et l'Écrevisse (Lebed', Shchuka i Rak) est l'une des plus citées aujourd'hui encore : les trois animaux, chacun tirant dans une direction différente, ne parviennent à déplacer nul part le chariot. Cette fable est devenue en russe la métaphore universelle de l'incompétence des comités et des gouvernements incapables de trouver une direction commune. Le Quatuor (Kvartet), où quatre animaux réorganisent en vain leurs sièges en croyant que c'est là le secret de la bonne musique, est, elle, une satire directe des réformes de l'administration impériale de 1810.
Krylov à Saint-Pétersbourg : la statue du Jardin d'Été
Le Jardin d'Été (Letny Sad) de Saint-Pétersbourg, créé par Pierre le Grand au début du XVIIIe siècle, est l'un des plus beaux parcs historiques de la ville, avec ses allées de tilleuls, ses fontaines et ses sculptures classiques. C'est là que trône depuis 1855 la statue d'Ivan Krylov, œuvre du sculpteur Piotr Karlovitch Klodt, l'artiste qui réalisa également les célèbres groupes équestres du pont Anitchkov. La statue représente Krylov assis dans un fauteuil, un livre posé sur les genoux, le regard bon enfant et complaisant ; mais c'est son piédestal qui est le chef-d'œuvre : neuf bas-reliefs en bronze représentent les personnages de ses fables les plus célèbres — le renard, le corbeau, la libellule, le cygne, le brochet, le singe — que les enfants reconnaissent immédiatement.
La statue est devenue un lieu de pèlerinage pour les familles de Saint-Pétersbourg, une étape in contournable des visites scolaires. Les touristes français qui ont la chance de visiter Saint-Pétersbourg et la statue de Krylov au Jardin d'été y trouvent un écho charmant de leur propre culture : la fable, genre universel, ayant ici pris des traits distinctement russes. Au-delà de la statue, le patrimoine monument al de Saint-Pétersbourg offre de nombreuses traces de la vie littéraire du XIXe siècle russe.
Krylov mourut le 21 novembre (3 décembre NS) 1844 à Saint-Pétersbourg, à soixante-quinze ans. Il fut inhûmé au cimetière Tikhvine de la laure Alexandre-Nevski, où reposent également Dostoïevski et Tchaïkovski — l'une des nécropoles littéraires et musicales les plus émouvantes de la Russie impériale, à l'image du cimetière de Novodevitchi à Moscou où reposent d'autres grandes figures des arts russes.
Héritage dans la culture russe
L'héritage de Krylov dans la culture russe est d'une nature particulière : il est vécu de l'intérieur, comme une évidence linguistique. Des dizaines d'expressions tirées de ses fables sont passées dans le langage courant et servent aujourd'hui de proverbes sans que leurs locuteurs sachent toujours leur origine. « Il y a une faute dans cette composition », disent les Russes en citant Le Singe et les Lunettes ; « ils se sont assis et ne se sont pas mis en route » reprend Le Cygne, le Brochet et l'Écrevisse. Pouchkine écrivait que les fables de Krylov étaient « la sagesse du peuple russe condensesée en vers ».
Sur le plan pédagogique, Krylov est le seul écrivain pré-soviétique à avoir été intégralement préservé au programme scolaire russe de l'ère impériale à l'ère post-soviétique, sans interruption. En URSS, ses fables anti-noblesse et anti-bureaucratie furent réinterprétées comme une critique du capitalisme. Dans la Russie d'aujourd'hui, elles sont simplement considérées comme un patrimoine national. Les grands écrivains russes du XIXe siècle lui doivent tous quelque chose : Gogol lui a emprunté la satire sociale, Tolstoï la pédagogie morale populaire, et Tchekhov la capacité d'observer les vices humains avec un sourire finalement bienveillant.
Questions fréquentes sur Ivan Krylov
Pourquoi Ivan Krylov est-il surnommé le La Fontaine russe ?
Krylov est surnommé le La Fontaine russe parce qu'il a, comme le fabuliste français, porté la fable à un sommet d'excellence dans sa littérature nationale. Mais le surnom est un peu trompeur : Krylov n'est pas un imitateur. Il a bien adapté certaines fables d'Ésope et de La Fontaine, mais la grande majorité de ses 200 fables sont originales. Son style est plus direct, plus rustique, plus ancré dans la réalité russe. Sa satire sociale est plus mordante, son humour plus proche du peuple.
Quelles sont les fables les plus célèbres de Krylov ?
Les fables les plus connues sont Le Corbeau et le Renard, La Libellule et la Fourmi, Le Cygne, le Brochet et l'Écrevisse (métaphore de l'incompétence collective), Le Singe et les Lunettes (sur l'ignorance qui se croit savante), et Le Quatuor (quatre musiciens incapables qui se disputent leurs sièges). Ces fables sont encore aujourd'hui connues de tous les écoliers russes.
Où se trouve la statue de Krylov à Saint-Pétersbourg ?
La statue de Krylov se trouve dans le Jardin d'Été (Letny Sad) de Saint-Pétersbourg. Réalisée par le sculpteur Piotr Klodt et inaugurée en 1855, elle représente Krylov assis avec un livre. Le piédestal est orné de bas-reliefs en bronze illustrant ses personnages de fables — reconnaissables immédiatement par les enfants russes.
Krylov a-t-il influencé d'autres écrivains russes ?
L'influence de Krylov est considérable. Pouchkine l'admirait profondément. De nombreuses formules de ses fables sont passées dans le langage courant comme proverbes. Tolstoï s'est inspiré de sa pédagogie morale pour ses écrits pour enfants. La satire sociale de Krylov est l'un des ancêtres directs de la littérature critique qui s'épanouira chez Gogol, Saltykov-Chtchedrine et Tchekhov.
Krylov a-t-il écrit d'autres œuvres que des fables ?
Oui. Avant les fables, Krylov fut dramaturge et journaliste satirique. Il écrivit plusieurs pièces de théâtre et fonda des journaux satiriques comme Pochta Dukhov (La Poste des Esprits, 1789) et Zritel (Le Spectateur, 1792), qui ciblaient la noblesse et la bureaucratie russes. La censure imposa la fermeture de ces publications, ce qui le poussa à se retirer en province pendant plusieurs années.