Autres rivages de Nabokov : les mémoires d'une enfance à Saint-Pétersbourg
Autres rivages est l'autobiographie de Vladimir Nabokov : quinze chapitres, dont les douze premiers racontent une enfance aristocratique à Saint-Pétersbourg avant la révolution de 1917, et les trois derniers l'exil, de Cambridge à Berlin et à Paris. Paru en 1951 sous le titre Conclusive Evidence aux États-Unis et Speak, Memory au Royaume-Uni, remanié en russe en 1954 (Drugie berega) puis révisé en 1966, le livre existe en français sous le titre Autres rivages. Ce guide de lecture présente son histoire éditoriale, ses chapitres, ses lieux (la maison de la Bolchaïa Morskaïa, Vyra) et la manière d'y entrer.
Un livre, trois titres : Conclusive Evidence, Speak, Memory, Drugie berega
Il existe peu de livres dont l'histoire éditoriale soit aussi mouvante que celle des mémoires de Vladimir Nabokov (1899-1977), dont le parcours général est retracé dans notre portrait Vladimir Nabokov, de Saint-Pétersbourg à Lolita. Le texte a d'abord paru par chapitres, chacun pouvant se lire comme une nouvelle autonome, dans des revues américaines. Le plus ancien, « Mademoiselle O », a même été publié en français dès 1936. En 1951, l'ensemble est réuni en volume : aux États-Unis sous le titre Conclusive Evidence (février 1951), au Royaume-Uni la même année sous le titre Speak, Memory.
Nabokov aurait voulu intituler son livre Speak, Mnemosyne. Il raconte lui-même, dans le texte, que son éditeur l'en a dissuadé, craignant que les lecteurs n'achètent pas « un livre dont ils ne sauraient pas prononcer le titre ». Le titre américain, Conclusive Evidence (« preuve concluante »), place la mémoire sous le signe de la démonstration ; le titre britannique, Speak, Memory (« parle, mémoire »), en fait une invocation. C'est ce second titre qui s'est imposé dans le monde anglophone.
Voici les étapes à retenir, telles que les établissent les notices de référence :
- 1936 : « Mademoiselle O » paraît en français dans la revue Mesures ; il deviendra le cinquième chapitre du livre.
- 1951 : publication en volume, Conclusive Evidence aux États-Unis, Speak, Memory au Royaume-Uni.
- 1954 : Nabokov traduit et remanie lui-même son texte en russe : Drugie berega, « Autres rivages ».
- 1961 : parution en France, chez Gallimard, d'Autres rivages, dont la traduction est associée à Yvonne Davet.
- 1966 : édition anglaise révisée et enrichie de photographies, Speak, Memory: An Autobiography Revisited.
- 1999 : une édition américaine de Knopf ajoute une section inédite intitulée « Chapitre 16 ».
- 2010 : le texte entre dans la Bibliothèque de la Pléiade, au tome II des Œuvres romanesques complètes (Gallimard, no 561), avec une préface de Maurice Couturier.
Le titre français suit donc la version russe de 1954 et non le titre anglais : « autres rivages » insiste sur l'exil, sur l'idée qu'une vie s'est poursuivie sur des côtes très éloignées de celles de l'enfance, là où Speak, Memory insistait sur l'acte de se souvenir.
Une mémoire qui se compose en spirale
Le livre est dédié à Véra, l'épouse de l'écrivain, comme la quasi-totalité de ses œuvres. Il couvre une période qui va de 1903 à son départ pour les États-Unis, en mai 1940. Mais il serait trompeur d'y chercher une chronique. Les douze premiers chapitres sont consacrés à l'enfance dans une famille aristocratique de Saint-Pétersbourg et au domaine de Vyra, près de Siverskaïa ; les trois derniers racontent le « Russe blanc » à Cambridge, à Berlin et à Paris. Chaque chapitre s'organise autour d'un motif (une personne, un objet, une passion) plutôt que d'une date, et les souvenirs se répondent d'un chapitre à l'autre.
Cette construction a une raison profonde. Nabokov a tout perdu en 1917 : la maison, le domaine, les papiers. Il écrit donc de mémoire, et il le dit : certains détails ont dû être corrigés d'une version à l'autre. Les chapitres publiés en revue, les deux versions anglaises et la version russe diffèrent, et l'auteur les a ajustés selon qu'il s'adressait à un public anglophone ou russophone. Des commentateurs en ont conclu que le texte, toujours mouvant, signifie que le passé ne se « possède » pas, qu'il ne peut être détenu que par celui qui s'en souvient. Voilà qui donne au livre sa qualité unique : on y lit moins un récit de vie qu'une reconstruction, qui se sait telle.
La phrase d'ouverture le dit sans détour. Dans sa version anglaise, elle affirme que le berceau se balance au-dessus d'un abîme et que notre existence n'est qu'« une brève fissure de lumière entre deux éternités de ténèbres » (traduction libre). Les spécialistes y voient une paraphrase d'une formule de Thomas Carlyle, publiée dans On Heroes, Hero-Worship, and the Heroic in History (1841) ; on y entend aussi un écho de Lucrèce. L'écrivain Anthony Burgess la parodiera au début de sa propre autobiographie.
Les quinze chapitres, un par un
Le tableau suivant reprend l'ordre des quinze chapitres, avec leurs titres français et ce que chacun traite, d'après les notices de référence sur le livre.
| No | Titre | Ce que le chapitre raconte |
|---|---|---|
| 1 | Passé parfait | Les premiers souvenirs d'enfance, dont la guerre russo-japonaise |
| 2 | Portrait de ma mère | La mère de l'écrivain ; la synesthésie, ces couleurs que Nabokov associe aux lettres |
| 3 | Portrait de mon oncle | Les ancêtres, l'oncle Roukavichnikov et l'héritage de 1916 |
| 4 | Mon éducation anglaise | Les maisons de Vyra et de Saint-Pétersbourg, une partie des précepteurs |
| 5 | Mademoiselle O | La gouvernante suisse francophone, arrivée à l'hiver 1906 |
| 6 | Papillons | La passion de toute une vie pour les lépidoptères |
| 7 | Colette | Les vacances de 1909 à Biarritz et une fillette de neuf ans |
| 8 | Plaques de lanterne magique | Les éducateurs et leurs méthodes |
| 9 | Mon éducation russe | Le portrait du père |
| 10 | Lever de rideau | La fin de l'enfance |
| 11 | Premier poème | Les débuts en poésie |
| 12 | Tamara | Un amour d'adolescence, à seize ans |
| 13 | Logements meublés à Trinity Lane | Cambridge et les frères de l'écrivain |
| 14 | Exil | La vie d'émigré, avec un problème d'échecs en guise d'illustration |
| 15 | Jardins et parcs | Un voyage évoqué en s'adressant plus personnellement à Véra |
On voit que la frontière passe entre les chapitres 12 et 13 : avec « Tamara » se clôt la Russie d'avant l'exil, et avec « Logements meublés à Trinity Lane » commence le temps des chambres louées et des passeports. Le chapitre 15, enfin, est celui où le livre cesse de regarder en arrière pour se tourner vers la personne à qui il est dédié.
La maison de la Bolchaïa Morskaïa et la ville d'avant 1917
Nabokov est né à Saint-Pétersbourg, le 22 avril 1899 (10 avril dans le calendrier julien alors en vigueur en Russie). La famille habitait un hôtel particulier du 47, rue Bolchaïa Morskaïa, dans le centre historique. Elle y avait emménagé en 1897. Son père, Vladimir Dmitrievitch Nabokov, était député du parti constitutionnel-démocrate à la Douma ; la fortune venait de sa mère, née Hélène Roukavichnikova, qui fit moderniser la demeure avec ce que le temps offrait de plus avancé : téléphone, électricité, eau courante, chauffage central et même un ascenseur. Les salons de réception furent décorés dans le style Art nouveau, avec des plafonds en marqueterie de bois et des boiseries.
Pour l'écrivain, cette maison est restée « la seule maison au monde ». Elle réapparaît dans Autres rivages, notamment au chapitre 4, qui présente les maisons de Vyra et de Saint-Pétersbourg. La famille en fut expulsée en novembre 1917, au moment de la révolution d'Octobre. Devenu riche grâce à ses livres, Nabokov n'a jamais acheté de maison : il a préféré, avec Véra, de confortables hôtels en Suisse. Après 1961, il s'installe à Montreux.
La ville elle-même, le lecteur la reconnaîtra mieux s'il en a parcouru les quartiers : notre guide des monuments et musées de Saint-Pétersbourg donne le décor urbain dans lequel s'inscrivait la vie de la famille. Ce Saint-Pétersbourg-là est celui d'une Russie impériale encore stable en apparence, quelques années avant que la guerre et la révolution ne la fassent disparaître.
Vyra, Rojdestveno et l'héritage perdu
L'été, la famille quittait la ville pour la campagne. Vyra, près de Siverskaïa, au sud de Saint-Pétersbourg, est le domaine où se déroulent les chapitres les plus lumineux du livre, ceux d'avant la guerre. Les douze premiers chapitres évoquent la vie dans cette propriété familiale et dans la maison de ville, et Nabokov y revient d'un chapitre à l'autre.
Le domaine voisin de Rojdestveno a, lui, une histoire plus brève et plus amère. Au chapitre 3, Nabokov raconte qu'en 1916 son oncle Roukavichnikov, dit « Rouka », lui laisse en héritage ce domaine, voisin de Vyra, ainsi qu'une fortune qui représenterait aujourd'hui, écrit-il, « quelques millions de dollars ». Il ne l'aura que quelques mois : la révolution lui prend tout. Cet épisode donne à l'enfance racontée dans le livre sa dimension tragique : le lecteur sait que ces étés sont comptés, même si l'enfant ne le sait pas.
À retenir : Autres rivages ne décrit pas seulement un monde disparu, il fait sentir l'instant où ce monde bascule. La perte de 1917 (maison, domaine, argent, papiers) explique que Nabokov écrive de mémoire et qu'il traite la mémoire comme une patrie de substitution.
Mademoiselle O, Colette, Tamara : les figures de la mémoire
Plusieurs chapitres sont des portraits. Nabokov évoque ses éducateurs à travers de véritables « marionnettes de la mémoire », selon l'expression que le critique Andrew Field applique à des figures comme Colette ou Tamara. Trois d'entre elles dominent le livre.
Mademoiselle O est la gouvernante suisse, de langue française, arrivée dans la famille à l'hiver 1906 ; elle s'appelait Cécile Miauton. Le chapitre est paru d'abord en français, en 1936, dans la revue Mesures, puis en anglais dans The Atlantic Monthly en 1943, sans que le lecteur sache qu'il s'agissait d'un récit autobiographique ; il figure ensuite dans le recueil Nine Stories (1947). On mesure ainsi comment la frontière entre nouvelle et mémoires reste, chez Nabokov, poreuse.
Colette est le nom que Nabokov donne à une petite fille de neuf ans, rencontrée en 1909 pendant des vacances familiales à Biarritz ; elle s'appelait en réalité Claude Deprès. Le même récit a été repris séparément, en anglais, sous le titre « First Love ».
Tamara, enfin, est l'amour d'adolescence du chapitre 12 : Nabokov a seize ans, elle quinze. Son vrai nom était Valentina Choulguina. Ce chapitre, avec celui du premier poème qui le précède, clôt la partie russe du livre.
Un point de méthode frappe le lecteur attentif : Nabokov raconte ses précepteurs, sa gouvernante, ses premières amours, mais laisse presque entièrement hors champ sa vie familiale d'adulte, auprès de Véra et de leur fils Dmitri. Andrew Field observait que cette vie intime y reste « intacte ». Le livre est donc un portrait du passé lointain beaucoup plus que de l'écrivain tel qu'il est au moment d'écrire.
Papillons, couleurs, premier poème : l'apprentissage du regard
Le sixième chapitre, « Papillons », introduit la passion de toute une vie : Nabokov fut aussi un lépidoptériste réputé. Un épisode illustre cette maîtrise de la composition : son premier papillon s'échappe à Vyra, en Russie, et se trouve « rattrapé et capturé » quarante ans plus tard, lors d'une chasse au papillon dans le Colorado. Les commentateurs y voient un exemple de la manière dont l'auteur mêle le fictif et le factuel pour que la mémoire fasse œuvre.
La même attention aux sensations traverse le deuxième chapitre, « Portrait de ma mère », où Nabokov décrit sa synesthésie, c'est-à-dire cette faculté d'associer des couleurs aux lettres et aux sons. Avec les papillons, elle explique le style du livre : une prose qui regarde de très près, qui nomme les teintes, les textures, les lumières. On le sent encore au onzième chapitre, « Premier poème », où l'écrivain analyse sa toute première tentative en vers.
Cambridge, Berlin, Paris : les trois derniers chapitres
Les chapitres 13 à 15 changent de registre. « Logements meublés à Trinity Lane » évoque Cambridge, où Nabokov fait ses études après la révolution, et parle de ses frères. « Exil » raconte la vie de l'émigré russe, avec un problème d'échecs que l'auteur compose et insère dans le texte ; « Jardins et parcs » est le récit d'un voyage dédié plus directement à Véra.
Le versant parisien de cet exil mérite un détour. Paris fut, pour des centaines de milliers de Russes blancs, une capitale de l'émigration, et Nabokov y a publié en français, dès 1936, le texte qui deviendra le chapitre « Mademoiselle O ». Pour situer ces adresses et ces lieux de mémoire, on peut consulter notre guide des quartiers et lieux de mémoire des Russes à Paris.
Nabokov avait prévu une suite, qu'il comptait intituler Speak on, Memory ou Speak, America. Elle n'a jamais paru sous cette forme : il a préféré écrire un faux mémoire, Look at the Harlequins!, sur un double fictif, apparemment agacé par une biographie publiée par Andrew Field.
Comment lire Autres rivages aujourd'hui
La réception a été immédiate : le monde littéraire a aussitôt salué un chef-d'œuvre. En 2011, le magazine Time l'a inscrit parmi les cent meilleurs livres de non-fiction de tous les temps, et un classement de Random House le place au huitième rang des œuvres de non-fiction du XXe siècle. Quelques conseils pour aborder le livre :
- Commencer par un chapitre isolé. Chaque chapitre peut se lire seul : « Mademoiselle O », « Colette » ou « Papillons » offrent des portes d'entrée courtes.
- Ne pas chercher la chronologie. Le livre procède par associations ; on peut le lire dans le désordre sans rien perdre.
- Choisir son édition. En français, le texte est publié par Gallimard ; il figure notamment dans la Pléiade (2010), au tome II des Œuvres romanesques complètes.
- Garder en tête les réécritures. Nabokov a remanié son texte d'une version à l'autre : comparer deux états d'un même passage est une manière de le comprendre.
- Lire avec une carte. Situer Saint-Pétersbourg, Vyra et Rojdestveno aide à suivre les déplacements des premiers chapitres.
Pour qui veut confronter ce récit à un autre regard d'exilé, le portrait d'Ivan Bounine, exilé à Paris, lui aussi ancien habitant d'une Russie disparue, répond en écho au livre de Nabokov.
Sur les traces du livre : la maison-musée Nabokov
L'hôtel particulier de la Bolchaïa Morskaïa existe toujours. Le musée Nabokov y a été inauguré en avril 1998, au rez-de-chaussée, dans ce que la famille nommait « l'étage de famille ». Le premier étage était celui des parents, le deuxième celui des enfants ; d'après la notice de référence, ils étaient occupés par les locaux d'un journal. Le musée est partagé en quatre salons : la pièce du téléphone, la salle à manger, la bibliothèque et le salon du Comité, où se tenaient la plupart des réunions du parti constitutionnel-démocrate.
Il reste peu de choses de l'époque nabokovienne à l'intérieur : les vitraux de l'escalier d'honneur et certaines boiseries de l'étage familial. Le musée présente en revanche des objets personnels de l'écrivain, parmi lesquels sa machine à écrire, ses lunettes, ses stylos, ses cartes de visite et son propre jeu de Scrabble, ainsi qu'un grand nombre d'éditions de ses livres en plusieurs langues. La collection de papillons, présentée en vitrines, est l'un des éléments les plus appréciés des visiteurs. Dans la bibliothèque, un film de la BBC des années 1960 propose une longue interview de l'écrivain à Montreux. Le musée est rattaché à la faculté de philologie de l'université de Saint-Pétersbourg, possède une bibliothèque accessible aux chercheurs et organise des lectures, des conférences et un séminaire d'été.
Avant de partir : les horaires et les tarifs publiés par les sites touristiques divergent. Pour un projet de visite, il faut s'en tenir à la source officielle du musée (nabokov.museums.spbu.ru) et vérifier les conditions d'accès et de voyage en vigueur à la date prévue.
Questions fréquentes sur Autres rivages
Qu'est-ce qu'Autres rivages de Nabokov ?
C'est l'autobiographie de Vladimir Nabokov, couvrant la période de 1903 à son départ pour les États-Unis en 1940. Les douze premiers chapitres racontent son enfance aristocratique à Saint-Pétersbourg et à Vyra ; les trois derniers évoquent l'exil à Cambridge, à Berlin et à Paris. Le livre est dédié à son épouse Véra.
Pourquoi le livre a-t-il plusieurs titres ?
Il a paru en 1951 sous le titre Conclusive Evidence aux États-Unis et Speak, Memory au Royaume-Uni. Nabokov souhaitait Speak, Mnemosyne, mais son éditeur l'en a dissuadé. La version russe de 1954 s'intitule Drugie berega (« Autres rivages »), titre repris par l'édition française de Gallimard en 1961.
Les chapitres suivent-ils l'ordre chronologique ?
Pas strictement. Chaque chapitre, publié à l'origine comme texte autonome, s'organise autour d'un motif, d'une personne ou d'un lieu. Les douze premiers portent sur l'enfance et l'adolescence en Russie, les trois derniers sur l'exil, mais les souvenirs se répondent d'un chapitre à l'autre.
Peut-on visiter la maison de Nabokov à Saint-Pétersbourg ?
L'hôtel particulier du 47, rue Bolchaïa Morskaïa abrite depuis avril 1998 un musée Nabokov, installé au rez-de-chaussée, dans l'ancien « étage de famille ». Les horaires et tarifs varient selon les sources : consultez le site officiel du musée avant tout déplacement et vérifiez les conditions d'accès à la date prévue.
Qui étaient Mademoiselle O et Tamara ?
Mademoiselle O est la gouvernante suisse francophone de l'écrivain, Cécile Miauton, arrivée dans la famille à l'hiver 1906. Tamara est le nom donné à l'amour d'adolescence du chapitre 12 : elle s'appelait en réalité Valentina Choulguina, et Nabokov avait seize ans, elle quinze.